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Filmadrid II – Sección Vanguardia


Jonay

 

Meurtrière (Philippe Grandrieux) debería proyectarse en el Prado, en una sala junto a Las meninas de Velázquez, La maja desnuda de Goya o en el piso inferior, en la sala que da refugio a las llamadas Pinturas Negras, confundiéndose con ellas como si formara parte de la colección. Y no porque se asemeje más a la pintura que al cine y haya que desterrarla de las salas sino, al contrario, porque es uno de esos monumentos que desdibujan las fronteras entre una disciplina artística y la otra para encontrar su verdadero lenguaje a medio camino entre ambas.

Tendría que estar allí como eslabón entre la pintura del pasado y el lenguaje audiovisual, auténtico rey del presente, capaz de tomar el trazo de Caravaggio o la pasión fantasmagórica de El Greco y transformarla en un discurso de lo contemporáneo, donde la representación del cuerpo lo significa todo, entre luces y sombras, hasta conducir a una arrebatada reflexión en torno a la idealización de lo físico como el único elemento de comunicación que le queda al hombre. La obra de Philippe Grandrieux es tanto un comentario en torno al estado de las cosas, poético y aterrador, como una sugerente advertencia sobre la ausencia de la dimensión espiritual en el mundo moderno.
No era la única rara avis que se daba cita en la poderosa programación de la Sección Vanguardias de esta segunda edición de Filmadrid: parecía, en realidad, un pequeño paraíso para todas ellas. La única cuya naturaleza distaba del resto era Le Moulin (Huang Ya-li), abrumador repaso al Taiwán de los años treinta y a todo el movimiento surrealista que, a pesar de contar con no pocas decisiones narrativas interesantes, tenía que ver más con el universo de lo literario que con la invención formal, auténtico motor de la Sección Vanguardias. Quizás por esa valiente idea de que todo vale en esta sorprendente sección, Le Moulin tenía más cabida aquí que en ningún otro lugar del certamen y aún así se encontraba algo fuera de su elemento. Más allá de su innegable belleza, era el filme de mayor vocación narrativa (también el más extenso, con casi tres horas de duración) y el más alejado en espíritu a todo el resto.

 

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En cierto sentido, una misma línea discursiva recorría muchos de los trabajos de los cineastas, en mayor o menor medida: el hablar del yo como manera de definir una búsqueda permanente. Mientras Nazlı Dinçel ponía en escena sus experiencias sexuales en Solitary Acts (4, 5, 6), Laia Lertxundi filmaba en Live to Live su propio electrocardiograma como forma de seguir su rastro en el mundo y tratar de entenderse a sí misma. Y mientras ellas hablaban de seguirse el rastro a sí mismas, Lois Patiño continuaba buscando su particular y refinado lenguaje en un universo poblado por la historia de su Galicia natal en Noite sem Distância al tiempo que Pablo Mazzolo compartía el éxtasis de haber encontrado la expresión definitiva de su arte en la cautivadora Fish Point, hermoso diálogo entre la naturaleza y el poder comunicante de las imágenes.

Pero quizás el momento que defina a la Sección Vanguardias en su conjunto tenga que ver también con el plano más valiente, el más conmovedor de todos. Tras los créditos de Remembering the Pentagons, pieza en la que Azadeh Navai hablaba de lo místico, del significado de la belleza y del amor paterno-filial, la cineasta incluía un plano que mostraba su propio reflejo en el cristal de una tienda en plena calle. Tal vez después de todo el recorrido de exhibiciones formales que planteaba Vanguardias, aquel gesto sencillo condensaba de manera conmovedora el deseo de los cineastas de seguir probándose, de seguir buscándose a sí mismos para llegar a comprenderse del todo.

 

 Jonay Armas

Chemins croisés

« Aux yeux du caractère destructeur, rien n’est durable. C’est pour cette raison précisément qu’il voit partout des chemins. Là où d’autres butent sur des murs ou des montagnes, il voit encore un chemin. Mais comme il en voit partout, il lui faut partout les déblayer. Pas toujours par la force brutale, parfois par une force plus noble. Voyant partout des chemins, il est lui-même toujours à la croisée des chemins. Aucun instant ne peut connaître le suivant. Il démolit ce qui existe, non pour l’amour des décombres, mais pour l’amour du chemin qui les traverse » – W. Benjamin[1].

lunar

Lunar Almanac (2015) de Malena Szlam

(Cross)road(s) to San Francisco

          Le cinéma expérimental jouit d’une scène très dynamique dans la Bay Area californienne et d’un héritage cinématographique qui précède même l’invention du cinématographe. La ville fût le point d’arrivé d’Eadweard Muybridge lors de son départ d’Angleterre vers l’Amérique et c’est là qu’il fut plusieurs expérimentations sur le mouvement avec la photographie et qu’il créa son Zoopraxiscope, une machine inspirée du Phenakistiscope et du zoetrope. Dans les années 40 et 50, le cinéma d’art y était projeté et attirait les foules grâce à la série Art in cinema, du San Francisco Museum of Modern Art dans laquelle le musée rendait accessible aux San-Franciscains le cinéma d’art et d’essai européen ainsi que le cinéma expérimental américain de l’époque. L’intérêt grandissant pour le cinéma amènera un collectif de cinéastes incluant Bruce Baillie et Chick Strand à fonder la cinémathèque de San Francisco, où Steve Polta tient présentement le titre de directeur artistique ainsi que celui de cofondateur et programmateur du festival CROSSROADS, organisé par l’institution depuis 2010.

       C’est dans le quartier The Mission, au Victoria Theatre avec une ambiance intime et très chaleureuse que se tenait cette édition du festival qui en était à sa sixième édition cette année. La plupart des noms qui résonnent le plus dans le milieu du cinéma expérimental des dernières années étaient présents sur la programmation. On remarque notamment la présence du dernier film de Ben Russell, Greetings to the ancestors, qui vient marquer la clôture de sa The Garden of Earthly Delights Trilogy, de Things de Ben Rivers ainsi que la présence d’œuvres films de Paul Clipson, Basma Alsharif, le collectif GROUPER, Karl Lemieux, Mike Stoltz et Pablo Mazzolo.

          Le cinéma expérimental possède ce que l’on pourrait appeler, d’après Benjamin, un caractère destructeur. Il ne s’agit pas ici de détruire l’image, mais peut-être plutôt de la révéler ou la re-produire, par la destruction de ses symboles visant ainsi à la mettre à nu et nous permettre d’en faire une expérience nouvelle à travers divers cheminements croisés. Une fois les systèmes symboliques délaissés, on ne sait plus où se termine la première expérience et où commence l’autre. Tout ça est encore plus manifeste dans un contexte de fabrication de durée cinématographique et au-devant de différents processus de combinaisons, de montage et d’altérations d’images. Le cinéma expérimental s’affaire souvent à transformer l’oeil en objet destructeur ; il anéantit les systèmes de construction de symboliques pour mettre en branle un processus de re-connaissance, de re-saisissement de l’image pure. À ce titre, le festival Crossroad, uniquement composé d’expérimental, entraîne son participant à faire l’expérience de ce caractère destructeur dont parle Benjamin et porte très bien son nom puisqu’il nous place à la croisée de nouveaux chemins. Voici un tour d’horizon des oeuvres les plus marquantes présentées lors de l’édition 2015 du festival.

          Dans A Beginning a Middle and an End de Jon Behrens, le cinéaste nous présente ce que l’on devrait, à partir du titre, s’imaginer comme un film narratif, mais l’image, radicalement altérée, nous place plutôt dans un contexte d’abstraction d’une grande poésie. Son début, son milieu et sa fin ne sont pas préprogrammés, et encore moins délimités. Ses formes organiques de corps en mouvement, de végétation, de cours d’eau, programment un voyage spirituel guidé par l’intuition et l’expérience sensible de la nature et de ses différentes formes. Son montage emmène constamment l’œil dans un autre ailleurs, un paysage inconnu qui semble toujours pourtant si familier puisqu’il déclenche un processus éveillant les sens, la mémoire visuelle et auditive pour faire du film une expérience purement subjective.

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Photooxidation (2015) de Pablo Mazzolo

          Le film Photooxidation pour sa part étudie brillamment la métaphysique du cinéma. Le cinéaste Argentin Pablo Mazzolo s’intéresse à la chimie derrière le processus d’imprégnation de la lumière sur la pellicule à travers différentes images de faisceaux de lumière et de scènes émanant du quotidien de la ville de Buenos Aires. Le film interroge l’acte de regarder en rendant captif l’oeil de son spectateur derrière les différents découpages de lumières et appelle toujours à voir ce qui se trouve au delà du visuel. Photooxidation vient mettre en relief la très grande puissance d’expression d’intensités de même que le potentiel de production du sensible qui se cache derrière la science du cinéma et celle du regard.

         Non trop loin de cette idée on retrouve le film de Malena Szlam, Lunar Almanac, constitué de différents plans de la lune montés à la main et où le satellite naturel se décuple, se déplace, gagne ou perd en intensités lumineuses de sorte que son image vient en quelque sorte se cristalliser dans un songe, une sorte de rêve basé sur cet objet qui visite chacune de nos nuits et qui, de par sa grande distance, nous offre une expérience de ce paysage inconnu qui nous apparaît comme un point dans le ciel. Son orbite naturelle est rompue, de même que sa représentation symbolique; l’objet céleste nous réapparaît sous un jour nouveau.

awe and dread

A song for Awe and Dread (2015) de Tommy Becker

          A Song for Awe and Dread, réalisé par Tommy Becker s’intéresse à la mort ou plutôt à notre faculté de faire fît de notre mortalité. Il s’inspire ici de l’image de la tête de mort des vanités du dix-septième siècle qu’il transpose ici dans un univers éclectique où couleurs et morceaux de chewing-gum se succèdent à grande vitesse, au rythme d’un rock agressif. Le crâne des vanités est symbole de la fragilité et de la vacuité de notre existence. La durée de notre vie n’est pas bien plus grande que celle de la saveur de la gomme à mâcher et les façons dont on dispose de notre vie ne sont, au final, souvent pas plus importantes que la façon dont on dispose de sa chique à l’échelle de l’Histoire.

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Late (2015) de Matt Whitman

          Plusieurs films portaient sur ce qui est perdu et la mémoire qui en subsiste. Late de Matt Whitman parvient bien à aborder le sujet. Utilisant la vidéo d’une personne filmée peu de temps après la mort cette dernière, le cinéaste partage avec nous des images d’une certaine signification à laquelle nous n’avons accès complètement puisqu’elles sont floues et que l’on ne peut identifier le personnage. Le film s’attarde à partager l’expérience de la perte — et du sentiment de nostalgie lié a celle-ci — qui émane de ces dernières traces visuelles laissées par le sujet du clip filmé sans savoir ce qui allait lui arriver au moment du tournage. Dans Under the atmosphere, Mike Stoltz nous amène à l’endroit où il a grandit, Cap Canaveral, d’où il garde les souvenirs d’un endroit tantôt calme et paisible tantôt mouvementé par des lancements (parfois ratés) de navettes et fusées, ainsi que de tests de missiles. Son film nous fait vivre ses changements de rythmes dans la ville à travers une représentation sensible, nostalgique et lumineuse de l’espace dans lequel il a grandi. À travers les images d’un groupe de musique qui pratique une pièce rock, et diverses images de la Space Coast, Stoltz dessine un espace abstrait, qui transmet le poids de la nostalgie entourant le lieu physique où il a vécut sa jeunesse.

          Toujours au niveau de l’étude des représentations du passé, avec I remember my dreams by what color they are, Maria Magnusson s’inspire d’une oeuvre sonore de Delia Derbyshire qu’elle combine avec des photographies tirées de ses archives familiales. Elle lie à la lecture des différentes tonalités de couleurs des images pour en faire ressortir leur ton et la couleur des intensités émotives qu’elles représentent. 7285 de Sarah J. Christman rend hommage tant à son sujet, son quotidien, qu’à son support. Ces derniers rouleaux de pellicule Kodak Ektachrome 7285, aujourd’hui discontinués, représentaient le monde d’une façon unique et ce film nous rappelle non sans une pointe de nostalgie que le cinéma d’hier n’est plus celui d’aujourd’hui et que les formes de médiations sont en constante évolution tout comme notre monde. Signes des temps qui changent, tant les photos de Magnusson que la pellicule de Christman nous emmènent vers ce sentiment de perte. Elles nous ramènent aussi à penser le cinéma à travers sa capacité à résister contre l’oubli et l’effacement des traces des vies antérieures par le temps. Les supports organiques ayant servi à la capture de ces images possédant une certaine texture leur conférant un caractère d’une sensibilité qui leur est propre, marquent d’une certaine façon la précieuse unicité de chaque moment cinématographique.

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Quiet Zone (2015) de Karl Lemieux et David Bryant

          On a aussi eu droit à un documentaire expérimental avec Quiet Zone de Karl Lemieux et David Bryant dans lequel les cinéastes interviewent une femme hypersensible aux différentes ondes qui sont transmises dans l’espace (Wi-fi, Cellulaire, Télé) et qui cherche un endroit où elle pourra parvenir à bien vivre sans être agressée par ces signaux électromagnétiques qui lui causent des maux de tête. Elle découvre une Quiet zone, située en Virginie où, dû à la présence d’un capteur d’ondes géant visant à capter divers signaux dans l’espace, toute prolifération d’ondes est interdite à l’intérieur du périmètre qui entoure le « télescope » afin que rien n’interfère avec son activité. La pellicule chimiquement altérée rend visible l’invisible: la pollution par les ondes qui occupe notre espace. Le film nous amène à penser notre environnement autrement que comme un espace uniquement visuel et encore une fois ici l’altération de l’image parvient à lui rendre une deuxième vie et dévoile une nouvelle forme de réalisme.

          Finalement, côté performance, les deux plus mémorables auront certainement été celles de Michael A. Morris: Second Hermeneutic et Third Hermeneutic qui s’intéressent à l’interprétation des images et la façon dont on se représente le monde. Dans le premier film, Morris projette des formes géométriques de couleurs à l’aide de deux projecteurs qui se superposent à moitié. Une caméra numérique capte ces images et le signal de la caméra est transformé en signal audio qui constitue la trame sonore du film. Dans Third Hermeneutic, les deux images sont complètement superposées l’une (film) sur l’autre (vidéo) et encore ici le son est produit à partir du signal reçu d’une captation vidéo numérique. Le cinéaste projette des phrases qui se gonflent et deviennent brouilles. Ces phrases interrogent la position du spectateur face à l’image, à l’espace, au temps et à l’histoire. Le film s’intéresse à la création de sens à travers la relation de l’Homme face à son environnement qu’il tend généralement à percevoir comme une image plane au sein d’une durée arrêtée alors que tout moment est unique et d’une profondeur infinie. Ainsi le cinéaste va au-delà des formes symboliques des mots et les réinterprète en signaux sonores abstraits. Il semble donc faire appel à une intuition toute bergsonienne, étant conscient des différentes formes de dualisme mises en conflit lors de notre interprétation du monde tantôt trop symbolique, tantôt purement sensible, souvent quelque part entre les deux.

          Notons aussi la présence de Hypnosis Display un long métrage prodigieux de Paul Clipson, dont la musique a été interprétée en live par GROUPER, ainsi que la présentation de plusieurs films et performances d’OJOBOCA dont le fascinant The Hand Eye (Bone Ghost). Le Festival CROSSROADS fut une aventure très riche en expériences de toutes sortes, il aurait malheureusement été difficile de commenter tous les films intéressants, car ils l’étaient presque tous. La présence de plusieurs des réalisateurs des films au programme et l’ambiance propice à la discussion dans le hall d’entrée après les séances font de ce festival un bel endroit pour découvrir ce qui se fait de meilleur dans le cinéma expérimental international actuellement et pour y faire des rencontres édifiantes.

[1] W. Benjamin, « Le caractère destructeur », Oeuvres II, Paris, Gallimard, 2000, p.332

par Olivier Belanger