Tag Archives: Eduardo Coutinho

Brasil !, épisode 6 : Eduardo Coutinho et le cinéma de la parole

Capture d’écran 2015-05-18 à 00.56.33

Si le documentaire cherche sans cesse à atteindre le réel, les films d’Eduardo Coutinho montrent les voies les plus diversifiées pour y accéder. En utilisant comme outil la parole filmée, le réalisateur promeut un véritable voyage au sein de la mémoire des personnages de ses documentaires, dans le but de réveiller les souvenirs les plus lointains qui puissent restituer leur histoire. Cette expédition, partagée avec le spectateur à travers un minimalisme esthétique remarquable, ne s’autoproclame pas la représentante de la vérité du monde. Il s’agit d’une vérité d’un moment spécifique, celui de la rencontre entre le cinéaste et ses interviewés. A partir de ce voyage, les mémoires les plus variées s’inscrivent dans le temps, en faisant en sorte que l’histoire des peuples gagne d’autres versions au-delà de l’officielle.

Le cinéma d’Eduardo Coutinho peut être également vu (perçu ?) comme une métaphore de sa vie personnelle, ainsi que des moments les plus dramatiques de l’histoire du Brésil. La culture brésilienne est intrinsèque à chacune de ses productions, parfois de manière sous-jacente. En cherchant la polyphonie de l’individu, les caractéristiques les plus représentatives de la culture brésilienne se trouvent enracinées dans les discours de chaque personnage. Ainsi, en allant du nord-est du Brésil à la zone sud de Rio de Janeiro, nous pouvons observer l’existence de plusieurs Brésils dans ses films.

Au lieu de restreindre ses personnages dans des modèles représentatifs figés, Coutinho met en évidence justement ses contradictions, en montrant au spectateur que la réalité est beaucoup plus incontrôlable que nous n’aurions imaginé. De cette manière, non seulement les interviewés se découvrent lorsqu’ils sont confrontés au regard attentif du réalisateur, mais le public lui-même est confronté à l’univers pluriel et hétérogène représenté dans ses documentaires. Ainsi, en regardant les films d’Eduardo Coutinho, le spectateur se fait emmener par les paroles des interviewés, en partageant avec eux leurs drames, leurs inquiétudes et leurs valeurs. C’est dans cette perspective que le cinéma d’Eduardo Coutinho est le cinéma de la rencontre. Il ne s’agit pas uniquement de la rencontre entre le réalisateur et les réalités inexploitées par le cinéma jusqu’à présent, mais également de la rencontre du spectateur avec cet univers inconnu qui l’entoure.

Cabra Marcado para Morrer et la préservation de la mémoire du Brésil

Cabra Marcado para Morrer (1984) est peut-être le documentaire le plus emblématique de l’histoire du cinéma brésilien. En proposant une façon complètement inédite de représenter les « citoyens ordinaires » – comme le dirait Coutinho – à l’écran, ce documentaire est également un témoin incontestable d’un des moments les plus critiques de l’histoire du Brésil : la dictature militaire. Le projet filmique lui-même, initié dans les années 1960, s’est transformé au fur et à mesure que le pays entrait dans cette période sombre de son histoire.

D’abord conçu comme la représentation fictionnelle de l’assassinat d’un leader paysan au nord-est du Brésil, le film a basculé de la fiction au documentaire. Lors du tournage des premières scènes au nord-est du pays, l’équipe qui participait à ce projet s’est retrouvée obligée de quitter les lieux de manière précipitée et de se réfugier ailleurs, afin de ne pas se faire arrêter par l’armée. La raison officielle avancée pour arrêter la production du film est qu’il s’agissait d’une menace communiste pour le pays.

Ainsi, Coutinho s’est réfugié au sein de la TV Globo, où il a développé une méthode de tournage très particulière. Dans cette chaîne de télévision, le cinéaste a participé à l’élaboration d’un programme qui mélangeait les techniques du journalisme audiovisuel avec celles du cinéma documentaire. Le réalisateur a passé neuf ans plongé dans cette expérimentation cinématographique, en essayant de trouver des manières hybrides de représenter l’ « autre » à l’écran.

C’est, donc, dans les années 1980, à la fin du régime dictatorial, que Coutinho cède à la tentation de reprendre le tournage interrompu, afin de découvrir ce que les paysans qui avaient participé au premier projet filmique de Cabra Marcado para Morrer (1964) étaient devenus. La figure d’Elizabeth Teixeira, la veuve du paysan assassiné, symbolise tout le processus de transformation que le film a subi, depuis sa conception jusqu’à sa sortie. Son personnage lui-même est une métaphore de ce processus de recréation filmique dont Cabra Marcado para Morrer (1964) témoigne.

C’est dans cette perspective que ce film représente une véritable rupture au sein de l’histoire du cinéma brésilien. C’est un documentaire qui témoigne de la résistance des artistes brésiliens face aux obstacles imposés par la dictature militaire. C’est un document historique qui présente plusieurs versions d’une des périodes les plus sombres de la politique du Brésil, en plus de promouvoir une ouverture remarquable en ce qui concerne les dialogues les plus fructueux que l’univers cinématographique peut établir avec d’autres champs artistiques et scientifiques. Lors de la projection de ce film, la salle de cinéma se transforme en laboratoire, où Coutinho réalise ses expérimentations avec l’image et le son, en aboutissant à une formule qui surprend toujours par son originalité.

Du privé au public

Le film Edifício Master (2002) promeut une rupture remarquable au sein la ligne esthétique suivie par Eduardo Coutinho dans ses documentaires réalisés jusqu’aux années 2000. Au lieu de faire de la représentation sociale au cœur d’une favela brésilienne, comme il avait fait lors de ses deux productions précédentes – Santo Forte (1999) et Babilônia 2000 –, le réalisateur s’est penché cette fois-ci sur l’univers serein de la classe moyenne, en filmant les habitants d’un immeuble de Copacabana, zone sud de Rio de Janeiro.

Néanmoins, un des dispositifs de tournage mis en pratique lors de la réalisation de ce documentaire restait fidèle à la posture adoptée par le cinéaste dans ses autres films, à savoir la location exclusive. Le fait de concentrer le tournage de ce documentaire dans un espace social réduit viabiliserait, selon le réalisateur, un approfondissement des méandres les plus expressifs de la population représentée. Selon Coutinho, filmer la classe moyenne du Brésil provoquerait ainsi une rupture considérable avec la plupart des documentaires réalisés dans le pays jusqu’à présent, recentrés notamment sur la représentation de la pauvreté du peuple.

« Qui est-ce l’être le plus misérable de la terre ? C’est l’être de la classe moyenne. Parce que le pauvre, l’exclu, le prolétaire, pour le chrétien ou pour le révolutionnaire, c’est le sel de la terre. La classe moyenne est un zéro absolu, personne ne s’y intéresse. C’est la plus impuissante des catégories, elle ne peut pas changer les choses, elle n’a aucun intérêt historique » (Eduardo Courinho, In :LINS, 2007, p. 140 – traduction de l’auteur).

Dans cet entretien avec la chercheuse Consuelo Lins, l’esprit provocateur de Coutinho est remarquable. Son objectif était de pratiquer l’impraticable, de rompre les barrières imposées par les modes de représentation qui se sont instaurés au sein de la production artistique brésilienne, afin de montrer qu’il est possible de porter un nouveau regard sur la société. Tout cela est fait avec un minimalisme esthétique et une acuité inégalés.

Filmer l’intimité des gens sans succomber au sensationnalisme pratiqué par les Reality Shows diffusés à la télévision : tel était le défi de l’équipe d’Edifício Master (2002). Il est apparu que les habitants des 23 appartements, distribués dans les 12 étages, ne se connaissaient même pas, malgré le fait qu’ils partageaient le même immeuble depuis des années. Les confessions les plus intimes de chaque interviewé en disent beaucoup plus sur l’isolement de l’individu au sein de la société moderne que sur sa propre vie privée. La question qui se pose à l’équipe de tournage est, alors, la suivante : jusqu’à quel point puis-je aller dans l’exposition des drames confiés à ma caméra, afin de ne pas dégrader l’image de ces gens ? Le documentaire Edifício Master (2002) montre ainsi un véritable exercice d’équilibre entre le monde privé et la sphère publique, entre notre désir voyeuriste de connaître plus en profondeur la vie des gens tout en préservant leur intimité. La frontière entre ces deux univers se révèle parfois très floue et le spectateur se retrouve souvent perdu au milieu de cette ligne brouillée qui sépare ces deux mondes qui ne cessent de s’imbriquer.

Gustavo Coura Guimarães

Références

LINS, Consuelo. O documentário de Eduardo Coutinho : televisão, cinema e vídeo. Rio de Janeiro: Zahar, 2007.

1 Journaliste, doctorant en Cinéma et Audiovisuel à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, en cotutelle avec l’Université de l’Etat de São Paulo – Unicamp, et membre-fondateur de l’association Kinétraces.