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Jonathan Perel – Que pleure un plan

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Le jury Camira de l’édition 2015 du FIDMarseille, jury auquel participait l’auteur de ces lignes, avait choisi, après moult délibérations tiraillées, de primer Toponimia de Jonathan Perel. Choix doublement motivé, par l’éclat d’un travail sans pareil, séduisant par son ascèse même, et par le désir de célébrer une œuvre dont la recherche nous semblait s’accorder avec la signature d’un festival parmi les plus explorateurs qui soient. Ce texte voudrait compléter par des mots l’éloge contenu dans le prix, et rendre justice à une œuvre qui, solitaire parce qu’exigeante, a été trop longtemps maintenue dans un relatif secret par les caprices de la notoriété – œuvre dont Toponimia représente la somme (elle ré-articule sous une forme systématique tous les éléments élaborés par les films antérieurs) et le sommet (exposant sous la forme la plus épurée l’objet, ou plutôt la cible, de ce cinéma contre-policier : la structure géographique du pouvoir, l’usage répressif du cadastre) ; œuvre située au confluent du travail d’archive, de l’arpentage visuel et du discours de la méthode, œuvre grosse de nouveaux problèmes cinématographiques et politiques.

Œuvre jeune aussi. Six ans, six films : deux courts (Los Murales, 2012, Las Aguas del Olvido, 2013), un moyen (Tabula Rasa, 2013), trois longs (El Predio, 2010, 17 Monumentos, 2012, Toponimia, 2015, le plus long – 82 minutes). Et œuvre seule – réalisée dans une solitude laborieuse, à peine secondée, de rares fois, d’un assistant, et esseulée dans son champ, dans son pays. Perel, détective public, enquête sur une double affaire, un meurtre collectif, une résurrection nationale : les centres de détention clandestins dans lesquels la dictature argentine suppliciait les corps révoltés, les monuments qu’une démocratie restaurée a surajouté aux traces de l’infamie, pour en garder souvenir et pour en conjurer le retour. Travail de mémoire dédoublé, et presque inversé. L’anamnèse cinématographique des heures sanglantes montre que le passé, arasé, n’en affleure pas moins ici ou là, parce qu’il a légué au pays un urbanisme dont il est malaisé de se défaire – il est plus facile d’éradiquer les bourreaux que d’effacer la torture quand elle est inscrite à même la pierre. Quand au regard tourné vers le travail de deuil, vers l’inscription spatiale des souffrances révolues, il révèle que le souvenir est sans tapage et que les œuvres de mémoire sont elles-mêmes frappées d’oubli, ou maintenues dans un silence discret – deuil du deuil, jamais à la hauteur de ce qu’il pleure, jamais à même de recouvrir entièrement de ses larmes le sang qui a coulé.

L’intérêt – la grandeur – de Perel ne tient toutefois pas qu’à cette piété à l’égard des cris étouffés du passé. Plutôt à une série de déplacements, et à une refonte de l’idée documentaire. Déplacement des interrogations sur les pratiques du pouvoir, qui, outre des fusils et des fouets, use aussi du contingentement et du quadrillage spatiaux – à l’enfermement bien connu dans les geôles répond une plus insidieuse séquestration dans l’espace habité ; c’est-à-dire, identiquement, délocalisation du regard, porté désormais sur les murs innocents, les pierres muettes, les inscriptions délavées. Avec le travail de Perel se renouvelle la durable intrication de l’enquête cinématographique et de la trace historique – ne sont plus convoqués les mêmes documents, l’ordre de la preuve est bouleversé. Si bien que « documentaire » ne signifie plus récolte de faits et de paroles, impressions sur l’image des doléances du monde. Ce qui s’y consigne, c’est, ici, tout ce qu’il y a de muet et d’invisible, tout ce qui ne s’expose pas spontanément. Ne se documente que ce qui demeure rétif à la monumentalisation (ou ce qui la dialectise, la réforme) – tel tracé effacé d’une route, telle panneau inaperçu, tous les signes d’autant plus signifiants qu’il font mine d’insignifier. L’affaire documentaire reste problème juridique (éternelle collecte de preuves – mais l’histoire du genre est tout autant l’histoire de ce qui vaut comme attestation) ; par contre, l’instruction change de dossier : à la barre sont appelés cailloux et ciment, poutres et pancartes. Aucun homme pour témoin. L’attention se porte ailleurs. Surtout, elle se comporte autrement – millimétrée, focalisée, désubjectivée, elle se désire science. Perel ne soumet pas la perception aux règles de l’art ou de l’homme, mais à la raison calculante et aux soucis de la discipline. C’est que pour contrer l’effroyable rigueur du meurtre industriel, il n’y a que l’identique exactitude des vérités roidement cadrées.

Décrivons. El Predio se loge dans un ancien centre de détention clandestin réhabilité en lieu de mémoire où des artistes ont été conviés à éponger les larmes par des œuvres – ainsi d’une splendide installation sur le « Gliptodonte », fabuleux dragon du temps, ou d’une salle de cinéma projetant le passé. La méthode, alors, en est encore à se chercher, mais affirme déjà ses traits décidés : plans fixes à la durée mesurée (comptée, même), souvent évidés (l’humain est toutefois assez présent dans ce coup d’essai), et fixés (sidérés) sur les murs. Los Murales collecte des inscriptions déposées sur les façades – celles laissées par la dictature, celles où s’écrivait la révolte contre elle : s’affrontent toujours dans ces films, mais toujours discrètement, les deux faces ou usages de tout dispositif, entre la contrainte et ce qui y résiste. 17 Monumentos est fait de dix-sept plans fixes sur dix-sept monuments a minima (trois panneaux, trois mots : mémoire, vérité, justice), érigés en dix-sept lieux où sévirent auparavant des centres dictatoriaux. La méthode appelle la différence par la répétition : les cadres semblent s’engendrer les uns les autres, fatalement similaires, mais varient par d’infimes détails (tel point de fuite ici, qui aère largement le champ, quand un autre est résolument fermé, étouffant ; ou bien dans tel plan vient s’inscruster un élément propre à faire brèche – une voiture, une échoppe, voire un homme). Nul écart qui ne soit infinitésimal, qui ne demande une forte concentration à un spectateur dont l’attention est par ailleurs rendue flottante par l’étirement du temps et l’apparente tautologie visuelle. C’est là un aspect que le reste de l’œuvre systématisera : ne faire jouer l’écart qu’au sein de la duplication du Même, inscrire la différence dans l’écrasant empire de l’homogène – figuration aussi éloquente que discrète de ce que signifie toute résistance (une entame, une marge, un débordement).

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Tabula Rasa narre (sans paroles, comme à l’habitude) la destruction d’anciennes officines du pouvoir, filmant longuement câbles et bulldozers, plâtres éparpillés sur le sol ou bouts de murs exposés dans une pièce. Il s’agit du film le plus explicite de Perel – celui qui pointe le plus nettement le lieu de sa réflexion (le dépôt granitique de la mémoire, l’histoire comme chantier urbain permanent) – et du plus joueur en termes d’expérimentations formelles – le cinéaste y délaisse en partie son méthodisme du Même pour travailler, cette fois, le grand écart entre chaque plan, variant considérablement les échelles et les formes de mobilité (jusqu’à s’autoriser des panoramiques dans cette cinématographie essentiellement constituée de plans fixes). L’ensemble se conclut par une drôle d’allégorie faite de Legos – des constructions schématiques désignées comme microcosme des bâtiments tout aussi cubiques et étouffants que les pouvoirs érigent. Tabula Rasa demeure le film le plus éploré et le plus ludique de l’œuvre entière. Il sera suivi du bref Las Aguas del Olvido, film maritime dévoué aux bouées marquant, au milieu de l’immensité océanique, les lieux où chutèrent ceux que les fameux « escadrons de la mort » de la dictature catapultaient hors de leurs avions, pieds et poings liés. Pas de plus belle parabole du théorème de la mémoire propre à Perel : quelques récifs égarés au milieu d’une mer indifférente – à la mémoire le solide, quand l’histoire qui va et s’écoule n’a rien que de liquide.

Puis vint Toponimia, dernier en date, résumé ultime en ce que s’y condensent et extrémisent tous les procédés expérimentés auparavant, en ce que s’y expose aussi le cœur de cette recherche. Un décor : quatre villes presque désertes, situées au bas de montagnes où, naguère, luttèrent des paysans (opposés non à la dictature, mais au gouvernement qui la précéda). Ces villes se trouvent chacune à environ une quarantaine de kilomètres des autres et, d’après Perel, ignoraient l’existence de leurs sœurs. Elles étaient pourtant les quatre pièces solidaires d’une même opération de pacification sociale ayant pris les dehors de la planification urbaine. Plutôt que d’y aller à la baïonnette, le gouvernement avait décidé de reloger les guérilleros dans ces zones cadenassées pour étoffer leur révolte par le truchement de l’architecture – de les enfermer dehors en leur imposant un nouveau tampon spatial. De là quatre villes rigoureusement identiques, filmées les unes après les autres avec exactement les mêmes plans (mêmes échelles, et durant tous quinze secondes). Un prologue expose d’abord un type singulier de pièces à conviction : des plans, des maquettes, des relevés du cadastre, et quelques photos – comme si la vraie archive des crimes n’était pas les images du pouvoir ou même les minutes des interrogatoires et procès qu’il a menés, mais, en deçà de ces documents trop bavards, sa cartographie intime, son inscription dans l’espace, d’autant plus dangereuse qu’elle se donne des airs de neutralité. À ce préambule schématique (parce que fait de schémas, et orientant dès lors la perception vers tout ce que le réel contient de tel) succèdent les quatre parties consacrées à chacune des villes, pour faire saisir l’ampleur du règne de l’identique (et la frayeur qu’il appelle), pour donner forme, en la redoublant, à la répétition systématique dont le pouvoir fait sa marque. Mais c’est justement dans ce jeu de redite visuelle que vient interférer la possibilité d’une contestation, puisque la réitération acharnée ne peut que déboucher sur une série de différences. C’est, par exemple, d’une ville à l’autre, la variété des statues exposées en leur centre (ici un buste de type néo-classique, là un autre amoché par l’usure, ailleurs une manière plus moderniste), ou les inégales évolutions des couleurs et de la végétation, ou les différentes inscriptions murales – bref, tout une palette de possibles divisant le Même, manifestant les points où l’uniforme achoppe. Comme s’il fallait exaspérer le système pour en entrouvrir les failles. Pour qu’il bute sur lui-même et s’écroule de s’être épuisé dans l’infini redéploiement de lui-même.

Deux mots nommeraient ce qui s’articule hautement dans Toponimia, et dans une moindre mesure à travers les autres films : isotopie et schématisme. Le premier indique la matière de l’œuvre : l’inscription territoriale et architecturale du pouvoir, inspectée, exposée par le biais de sa prolifération à l’identique. Le second inspire le cadre, la procédure : pas offrir en bloc le mêlé du monde, mais le découper par le regard – le cadre – pour parvenir à la structure, à ce qui ordonne, pour montrer comment ce même monde est carrelé par les pouvoirs. De là que plusieurs des films s’ouvrent, comme Toponimia (titre qui dit tout le programme : figurer l’arraisonnement, la régulation de l’espace), sur une série de schémas spatiaux – si bien que le cadre lui-même n’est jamais loin de devenir carte (du cadastre). L’œuvre de Perel est donc doublement double. Elle s’arrime à un objet deux fois divisé – la mémoire, mise sous le double signe de l’enfoui à convoquer et du construit à relayer, et la matérialité de cette mémoire (disons sa géolocalisation et sa stratification). Et elle emprunte une forme se dialectisant sans arrêt, parce que travaillant contre elle-même : son but premier est de se constituer en méthode mathématique, qui dans son rigorisme dessinerait l’implacabilité du système dictatorial (même serrage de vis, esthétique pour Perel, policier pour le pouvoir) ; mais elle tend en même temps à encourager la contestation du système par lui-même – à l’infléchir, le modaliser, le faire dévier par le travail de l’écart interne. La rigidité formelle de ce travail n’a rien de gratuite. Elle ne trouve son sens et sa valeur qu’à se poser comme décalcomanie d’une semblable roideur tyrannique ; si Perel use d’un géométrisme aigu, c’est que sa forme est déterminée – informée – par la matière qu’il se donne. Et si son œuvre est dotée d’une réelle puissance politique, c’est que cette adéquation au terrorisme du Plan se prolonge en bifurcation propre à enrayer la machine mathématique. Outrer le système afin qu’il se subvertisse lui-même.

En cela résident les apports de Perel. D’une part, avoir poussé plus loin que quiconque l’idée d’une forme méthodique, empruntant ses modèles aux procédés scientifiques (à l’algèbre, au médico-légal). D’autre part, avoir déplacé le lieu de la mémoire. Nombreux sont les films excavant les témoignages de barbarie en se penchant sur les actions des bourreaux ou les menées de la police. Toute une ribambelle de tortionnaires trop humains, que Perel remplace par des structures anonymes et des blocs de bétons à leur tour rangés parmi les criminels. La pierre devient la plus éloquente des archives et l’urbanisme passe pour un lapsus de l’Etat. Des penseurs nous avaient déjà invités à reloger ici notre regard (Foucault, Virilio, Harvey). Des cinéastes, bien peu ; et Perel en est la figure de proue. À ce double apport s’ajoute un renouvellement de la plus vieille des interrogations cinématographiques : qu’il y a-t-il à voir à l’image ? Que soumet-elle à l’observation scrupuleuse ? Le cinéaste reformule ainsi la question : que pleure un plan, quelle mémoire y suinte ? Là est le vrai rapport avec l’évidente parentèle de cette œuvre, le couple Straub/Huillet. La filiation est nette, mais ailleurs que dans ce qui en vient aujourd’hui à passer pour un ascétisme : on a coutume à réduire le straubisme à une pratique forcenée du plan fixe, à un amour déraisonné pour l’asphyxie du cadre et pour la pesanteur de la durée, mais le rapport de Perel aux deux maîtres ne se résume pas à un même goût pour l’assèchement austère du plan. Il tient à une réflexion partagée sur la mémoire incrustée dans la pierre (et donc, tout autant, sur la nature lacrymale de la mémoire), et à une même curiosité pour ce qui sourd de l’image quand celle-ci a été évidée.

Venons en à ce vide et à ce qu’il contient ou révèle. Il faudrait énumérer pour cela les invariants du cadrage : une frontalité quasi automatique ; des échelles de préférence moyennes, même si variables ; une composition géométriquement ordonnée (multiples lignes, horizontales ou verticales, tranchant l’écran, un relatif équilibre des parties autour du point de fuite) ; un style volontiers paysagiste ; une source sonore rarement in, souvent prélévée dans des espaces voisins mais non strictement contigus ; et côté contenu, un goût pour les espaces désaffectés, déserts urbains peuplés de seules voitures passant à toute allure. Les caractéristiques du cadre ne peuvent que souligner sa désertification massive. L’homme n’y apparaît que très rarement, et à la condition d’avoir longuement aménagé l’espace propre à son effraction : dans Toponimia, seul un des derniers plans montre une bande de footballeurs driblant joyeusement ensemble, après que le film a longuement répertorié les figures de l’absence – comme si l’homme passait pour négatif d’un pouvoir fonctionnant à l’inhumanité. Mais il s’agit surtout de liquider les éléments habituels de toute représentation pour rendre visible l’invisible (l’effacé) : les corps ensevelis, les cris incrustés dans les parois, la souffrance dont le gravier porte la trace – que la terre muette parle. Ce qu’il y à voir, c’est ce qui demeure malgré le rien, les crimes devenus éther, atmosphère. Nul autre réel contenu de l’image que ce qui n’y apparaît pas tout en s’y rendant sensible. Le cadre se fait coupe spatiale (relevé du cadastre) et temporelle (remontée du désastre). De là ce montage tant métrique (durée des plans chronométrée au possible) que mathématique (jeu sur les additions, les multiplications, les ensembles) : rien n’apparaît à l’image parce que beaucoup y passe – du temps (et du temps géologique, qui plus est).

C’est pour cela que cette œuvre apporte une toute nouvelle compréhension de la ruine. Notre temps, on commence à le savoir, oscille entre deux figurations de celle-ci : d’un côté une resucée vaguement benjaminienne de la ruine-rune, fragment romantique sur lequel le penseur mélancolique s’accoudoie pour méditer, indolent et souffrant, sur l’histoire comme vaste catastrophe (figure désormais éculée, hélas, et qui ne donne que dans la sirupeuse contemplation désolée) ; de l’autre, une industrie du ruin porn bradant et recyclant la dévastation capitaliste en faisant passer en douce l’évangile de la modernisation, réussissant à récupérer par le spectacle ce qui jusqu’alors constituait son accablant dehors (le déchet devenu produit par excellence). Perel échappe à cette antinomie. La ruine, chez lui, est sans grandeur, sans paillettes, sans signification. C’est un fait, pas un signe. Un débris sans secret. La pierre ne se monumentalise pas ; pur document, elle ne fait que véhiculer une mémoire qui, elle aussi, est réduite au titre de fait, brut parce que brutal (la mise à mort, dans toute sa bêtise insensée). L’argument de Tabula Rasa – l’arasement d’un lieu chargé d’histoire – aurait pu donner matière à un spectacle pathétique dramatisant la destruction du bâtiment et, partant, la dissipation du passé. Perel la filme avec une retenue confinant à la rigoureuse objectivité du constat, sans coder l’action.

Là réside peut-être la plus grande vertu de ce cinéma, et elle est de taille : d’avoir inventé un cinéma asymbolique, faisant l’économie de toute métaphore ou, plus généralement de toute greffe de sens sur les images. Aucun propos ne vient soutenir ou flécher le défilé des pièces visuelles, et le montage s’en tient à un enchaînement mécanique des éléments du dossier sans s’essayer au moindre raccordement sursignifiant, sans user de la moindre rhétorique. Cinéma sans figures ni discours. Même John Gianvito, dans Whispering Wind et Profit Making, ne parvient pas à une telle réduction drastique – il a encore besoin des écriteaux verbalisant à sa place les massacres et il demande à quelques épis de blé pliés par le vent de signaler un sens insaisissable, toujours en excès. Perel, lui, reste au ras des choses, dé-code, décrotte, balaye les poussières signifiantes. Il n’y a rien à interpréter, juste des faits à mettre en forme (celle des formalités judiciaires). Il faudrait appeler cela une « esthétique du forensic ».

Par Gabriel Bortzmeyer.

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Brasil !, épisode 8 : O invasor, l’intrus : matérialisation d`une maladie partagée

Réalisé au Brésil par Beto Brant en 2001, O invasor1 raconte l’histoire de deux chefs d’entreprise qui embauchent le tueur Anísio pour éliminer leur associé. Sa mission accomplie, Anísio devient un nouveau partenaire de l’entreprise. Tout cela se déroule dans une atmosphère de film noir portant les particularités de la grande métropole brésilienne : São Paulo.

O invasor a été réalisé au sein d’une période du cinéma brésilien qu’on désigne comme la « Retomada », un moment de reprise de la production cinématographique brésilienne, qui étaitt tombée presque à zéro au début des années 1990 à cause d’un changement de la politique publique dans les domaines culturels.

La trajectoire de Beto Brant est liée à ces variations des conditions de production au Brésil. Réalisateur avec une Licence en cinéma, obtenu en 1987 à São Paulo, il a réalisé trois courts métrages remarquables entre la fin des années 80 et le début des années 90 : Aurora (1987), Dov´e Meneghetti ? (1989) et (1993)2. Avec ces deux long-métrages Os matadores (1997) et Ação entre amigos (1998), réalisés au moment de la « Retomada », Beto Brant a été très vite identifié comme un jeune réalisateur prometteur. Le premier raconte l’histoire de deux tueurs à la frontière entre le Brésil et le Paraguay, le deuxième raconte une histoire de vengeance impliquant quatre amis qui découvrent leur bourreau de l’époque de la dictature militaire au Brésil.

De plus, Brant a produit une série de clips pour le groupe de rock brésilien Titãs, dont on peut citer Será que É Isso que Eu Necessito ? C’est avec ces clips que Beto Brant a débuté le travail aux côtés du musicien Paulo Miklos (chanteur, compositeur et guitariste du Titãs), qui deviendra par la suite l’un des acteurs du film O invasor. Dans le film, Miklos joue le rôle d’Anísio, pour lequel il a été très salué par le public brésilien et les critiques français. En revanche, les critiques français ont manifesté une gêne par rapport à une certaine influence de l’esthétique du clip musicale dans le film, identifiée par l’importance de la musique dans la liaison des scènes et la structuration des séquences, ainsi que dans le découpage3.

O invasor est sorti au Brésil en 2001, 6 ans après ce qui est considéré comme le début de la « Retomada ». Le cinéma national connaissait alors une phase de maturité après le traumatisme vécu au début de la décennie précédente. Il y avait un courant qui se caractérisait par la production de films autour de la violence urbaine, dont l’exemple le plus connu est encore La cité de Dieu (Fernando Meirelles et Katia Lund, 2002), mais dans laquelle O invasor a toujours joué un rôle singulier. Beaucoup de la singularité du film vient du choix de ne pas montrer la violence à l’écran. C’est une caractéristique que les critiques français ont beaucoup souligné au moment de la sortie du film en France4. Cela constitue un choix de Brant et du scénariste Marçal Aquino qui date de l’origine du projet. Comme ils ont affirmé : ils n’étaient pas intéressés par la violence elle-même, mais par son contexte et ses implications psychologiques5.

Au-delà du réalisme

Au moment de la sortie en France de O invasor, le Brésil était objet de curiosité internationale. On était fin d’octobre 2002 et Lula venait de gagner les élections présidentielles. Cela ajoutait un point d’intérêt au film qui par ailleurs avait déjà remporté des récompenses et des critiques positives dans plusieurs festivals internationaux, comme au Sundance Film Festival et à la Berlinale. On allait regarder le film dans l’attente de connaître en peu plus la réalité de ce pays qui était en train de vivre une expérience remarquable, c’est-à-dire l’ascension d’un ancien ouvrier à la présidence du pays. Et puis ce qu’on voyait était quelque chose de différent, de plus élaboré, avec une dimension au-delà du réalisme. Mais, quelle est cette chose-là ?

Brant lui-même disait qu’il ne voulait pas faire un film purement réaliste et qu’il fallait produire l’image à partir de la paranoïa du personnage, c’est ce qu’il appelle hyperréalisme ou expressionnisme6. C’est le cas, par exemple, de toutes les scènes de souffrance d’Ivan, la musique avec un beat accéléré, les décadrages dans la scène de la marche dans la rue, le découpage fragmentaire au bureau de Police.

On arrive même à la comparaison faite par Lucia Nagib entre l’expressionnisme du film dans la scène de souffrance d’Ivan et le tableau d’Edvard Munch, Le cri7, à laquelle on pourrait ajouter la comparaison avec les tableaux de cri de Francis Bacon.

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Le cri (Edvard Much) et Study for the head of a screaming Pope (Francis Bacon) en comparaison avec un cadre de O invasor

Toutefois, le film est doté d’aspects réalistes. Pour n’en citer qu’un, la participation du rapper Sabotage. Il a collaboré dans la création des dialogues du personnage Anísio, dans le but de les laisser au plus proche de la réalité du milieu d’où le personnage venait, c’est-à-dire, la favela de São Paulo. Le rappeur Sabotage fait aussi une participation dans le film, en tant qu’un ami d’Anísio qui rentre dans le bureau de Giba et Ivan et chante pour eux, avec l’intention d’obtenir un soutien pour son travail musical. Dans le film, Sabotage est assassiné dans des circonstances inconnues, étrange coïncidence qui se reproduirait dans la vraie vie du musicien, deux ans après la sortie du film.

Alors, tanguer entre le réalisme et ce qu’il y a au-delà est une condition générale du film, en raison du choix de Brant de ne pas faire figurer la violence à l’écran. Par contre, pour mieux le comprendre, il faut ajouter une conception plus précise du réalisme, et c’est Deleuze qui peut nous y aider.

Les maladies partagées

Le réalisme chez Deleuze est composé d’éléments actualisés et formés par des doubles opposés, comme action-réaction, excitation-réponse, individu-milieu. Cela implique premièrement que dans le réalisme on voit encore une narrativité organisée à travers l’évolution entre une action et une réaction. Il y a toujours une cause qui détermine un effet. Deuxièmement, les actions sont localisées dans un milieu précis, bien délimité et cohérent avec l’évolution des actions et la constitution des personnages. Troisièmement, les affects apparaissent toujours actualisés en comportements, comme les émotions ou passions liées à tel ou tel personnage.

Néanmoins, il arrive que le réalisme existe dans l’image comme un seul de ses aspects, la moitié d’un dualisme qui possède en contrepartie la figuration d’une force fondamentale d’entropie. Donc, on voit le réalisme, les transitions de causes et effets, les milieux précis, les personnages émus, mais qui sont toujours en voie de dégradation à cause de cette force fondamentale. C’est « l’image-pulsion ». Cette force fondamentale existe dans les films comme quelque chose de diffuse auquel peu de personnages, voire aucun, n’échappent, étant alors un type de maladie partagée8.

Le cinéma brésilien du début des années 2000 s’est beaucoup intéressé à cette esthétique des maladies partagées. Il n’est pas facile de figurer ses forces dispersées sans qu’elles soient uniquement actualisées comme l’émotion ou le caractère d’un tel personnage, groupe ou milieu dans le film. Pour n’en citer que deux exemples filmiques remarquables : Cronicamente inviável (Sérgio Bianchi, 2000) et Amarelo manga (Cláudio Assis, 2002). Le premier travaille autour de la question du temps malade, tandis que le deuxième crée le concept de « couleur de la mangue (fruit) » pour définir cette force fondamentale dispersée partout.

On reviendra tout de suite à O invasor, mais avant il faut ajouter que ce cinéma assez suffocant s’insère dans un contexte que les chercheurs brésiliens ont mis en relation avec quelques maladies psychologiques et l’absence d’espoir quant à l’avenir du pays. Fernão Ramos écrit sur la mauvaise conscience des classes moyennes qui regardaient le pays à travers le cinéma ; Ismail Xavier croit que le ressentiment était la seule réaction visible par le cinéma de l’époque contre l’oppression historique des classes populaires au pays ; et Lucia Nagib évoque la dystopie, le manque d’espoir du cinéma national surtout par rapport aux grandes villes brésiliennes9.

Un personnage parmi les autres et l’expression d`une maladie partagée

Parmi les nombreuses discussions autour du film, il est important de mentionner deux interprétations qui s’alternent par rapport au personnage d’Anísio. D’un côté, il serait un personnage réaliste comme tous les autres, avec la particularité d’être venu de la favela. Celle-là est l’analyse d’Ivana Bentes, par exemple. D’un autre côté, il serait un personnage qui figure les maladies dispersées dans la ville. Lucia Nagib, par exemple, affirme que ce personnage peut être considéré comme le « retour du refoulé » de la sphère sociale, mais aussi comme la personnification du mal dans le film, c’est-à-dire, la figure du diable lui-même10. En France, la plupart des interprétations ont aussi perçu Anísio, l’intrus, comme un personnage réaliste de la vie brésilienne. Toutefois, quelques analyses l’ont compris comme une « présence invisible » ou comme la matérialisation du mal qui circule dans la ville11.

Par contre, je crois que les deux interprétations que je viens de mentionner ne sont pas incompatibles, étant Anísio les deux à la fois : personnage avec un côté réaliste lié à la favela, mais aussi un personnage construit comme la matérialisation d´une maladie partagée dans le film.

Quand Nagib étude O invasor, elle établit son argument sur le point de que « l’interprétation de Miklos n’est pas irréaliste, ce qui est irréaliste est le personnage lui-même ». Elle affirme qu’Anísio ne représente pas les gens de la favela brésilienne et qu’il est plutôt pareil au diable dans le film, à cause de leur ressemblance physionomique, du pouvoir presque hypnotique qu’il exerce sur la majorité des autres personnages et de l’association du personnage avec les chiens, selon Nagib symboles du diable dans plusieurs cultures du monde, y compris le Brésil12.

Au de-là des arguments de Nagib, je crois qu’il vaut bien mettre l’accent sur le procès de construction de la figure d’Anísio au début du film pour qu’on puisse comprendre pourquoi ce personnage est conçu comme la matérialisation d’une maladie partagée. Il faut expliquer qu’au niveau du récit la violence dans le film se donne à cause de plusieurs agents qui forment une espèce de réseau malade : les chefs d’entreprise, le tueur professionnel, le Commissaire de Police, la administration public corrompue. Le personnage Anísio, l’intrus, existe au début du film comme une présence invisible qui se matérialise de plus en plus à mesure que la violence se développe.

Dans le tout premier plan du film, Anísio est une présence en plan subjective. C’est le moment où les chefs d’entreprise l’engagent.

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Ensuite, quand Ivan imagine l’acte de violence, Anísio demeure une présence en plan subjective.

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C’est uniquement après la réalisation de l’acte de violence, accompli par Anísio avec le concours du réseau déjà mentionné, qu’on le voit par la première fois à l’écran. Le procès de cette matérialisation est une séquence déjà célèbre du film, qui possède trois scènes et qui fonctionne comme un clip. Les trois scènes sont articulées par la musique « Ninguém presta », rap du groupe Tolerância Zero, qui veut dire quelque chose comme « on est tous des salauds ». Les transitions entre les scènes s’opèrent à partir des mouvements de caméra qui assurent la continuité visuelle entre eux.

Dans la première, Giba et Ivan arrivent au lieu où la voiture avec le corps de leur ancien associé a été trouvée. La caméra objective suit Giba et Ivan en s’approchant de leurs visages au moment où ils simulent leur désespoir.

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Dans la scène suivante, aux funérailles, la caméra cherche les visages des personnages. En passant devant eux, ils ne lui sont pas indifférents : il y a ceux qui tournent la tête et ceux qui la regardent directement. Maintenant la caméra est une présence subjective qui défie et gène les personnages.

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Quand le film passe à la scène suivante, la caméra prend définitivement le point de vue subjectif d’Anísio. La caméra/Anísio marche dans les salles d’une entreprise d’ingénierie, quelques personnages lui parlent ou viennent vers lui. Finalement, la caméra/Anísio entre dans le bureau d’Ivan.

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À ce moment-là, le rap s’arrête brusquement et il y a une coupe aussi brusque, ce qui marque la fin du clip/séquence. Après, il y a un plan long et fixe, dans lequel on voit Anísio à l’écran pour la première fois dans le film.

Critique11

Ce qui est remarquable est la progression de la construction du personnage d’Anísio. Il est introduit au film comme une présence d’autant plus visible que se déroulent la violence et la machinerie malade qui la produit. Je crois que c’est ainsi que le film introduit Anísio comme l’expression d’une maladie partagée, au niveau même de la matérialité de l’image, sans exclure l’ordre des associations qui peuvent agir pour produire pareil effet, comme j’avais déjà mentionné au moment de l’exposition de l’analyse de Nagib.

Avec O invasor, Brant a fini son cycle de trois films autour de la violence. Lors d’un entretien en 2009, il a affirmé à propos de son expérience avec O invasor : « Il y a un désenchantement à cause de cette découverte de que les relations en société sont ainsi : pathologiques. Alors, pour qu’on n’éteint pas sa propre lumière, il faut qu’on se réinvente.»13

La phrase de Brant peut être emblématique. Elle révèle beaucoup à propos d’un désir particulier de réinventer sa propre carrière14 après O invasor, mais peut-être elle révèle aussi la présence d’un désir croissant au cinéma brésilien du début des années 2000, dans le sens de percevoir les possibilités qui existaient au-delà des maladies partagées qui paraissaient excessivement incontournables à cette époque-là.

Par Bruno Leites

1 O invasor a été intitulé en France sous son titre brésilien avec sa traduction en Français : L’intrus. Le film est sorti en salle en 2002, et en DVD en 2003.

2Dov´e Meneghetti ? (1989) et (1993) appartiennent au catalogue du projet Porta Curtas et peuvent être visualisés en suivant ces liens : « portacurtas.org.br/filme/?name=dove_meneghetti » et « portacurtas.org.br/filme/?name=jo ».

3 Voir les critiques publiés par Les Inrockuptibles, Le monde et Télérama, toutes du 30/10/2002.

4 Comme François GORIN, dans « O invasor (L`Intrus), un polar sec et nerveux de Beto Brant. Avec un tueur à gages en loup des favelas à São Paulo », Télérama du 30/10/2002, et Alexis CAMPION, dans « Au Brésil, L`intrus sème une belle pagaille », Le journal du Dimanche du 27/10/2002.

5 « A violência sem retoques », entretien avec Beto Brant par Alessandro Giannini. Disponible sur « www.revistatropico.com.br/tropico/html/textos/934,1.shl ».

6 Voir les entretiens « A estética conflitiva de Beto Brant », disponible sur « carlosemoura.wordpress.com/portfolio/entrevistas/beto-brant » et l`entretien fait avec Luciana Sanches, disponible sur http://www.uece.br/posla/dmdocuments/marciofonsecapereira.pdf.

7 “The urban dystopia”, dans Lucia NAGIB. « Brazil on screen : cinema novo, new cinema, utopia. » I.B. Tauris, London and New York, 2007.

8 Gilles DELEUZE, chapitres 8, 9 et 10 de « L`image-mouvement », Les Éditions de Minuit, Paris, 1983.

9Ismail XAVIER, “Humanizadores do inevitável”, ALCEU, v.8, n.15, 2007. Fernão RAMOS, “Má-consciência, crueldade e ‘narcisismo às avessas’ no cinema brasileiro contemporâneo”. Crítica Marxista, São Paulo, Ed. Revan, v.1, n.19,2004.Lucia NAGIB, op. cit.

10 Ivana BENTES, “Sertões e favelas no cinema brasileiro contemporâneo: estética e cosmética da fome”, ALCEU, v.8, n.15, 2007. Lucia NAGIB, op. cit.

11Voir François GORIN, op. cit.et Pierre EISENREICH, la séquence commentée au bonus du DVD « O invasor, l`intrus », Blaq Out, 2003.

12 Lucia NAGIB, op. cit.

13 Entretien à l`émission « Sala de cinema ». Disponible sur « contraplano.sesctv.org.br/entrevista/beto-brant/ »

14 Brant a réalisé un cinéma intimiste dans les films Crime delicado (2005) et Cão sem dono (2007). Postérieurement, il a fait O amor segundo B. Schianberg (2009), une expérience autour de l`esthétique de la téléréalité et Eu receberia as Piores Notícias dos seus Lindos Lábios (2011), tourné majoritairement dans la région de l`Amazonie brésilienne et qui explore surtout les puissances du corps.

Brasil !, épisode 7 : Depois da Chuva, ou grandir dans la « démencratie »

Sans titre

Trente ans après la re-démocratisation du Brésil, un esprit inquiétant meut la société brésilienne. Tel un revenant, cette force fait réémerger ce qui gisait depuis la fin de la dictature civile-militaire au Brésil (1964-1985). Après treize ans de gouvernement du Parti des Travailleurs (Lula et Dilma Rousseff) et quelques politiques sociales qui ont à peine fait trembler la hiérarchie sociale brésilienne, les secteurs conservateurs de la société reprennent, par leurs prises de parole, le contrôle des médias et l’occupation des rues, la défense violente d’un programme néolibéral hanté par les spectres du vieil ordre colonial. Soutenue principalement par la classe moyenne, qui, après trois décennies de dépolitisation, décide de se lancer dans la lutte politique, défilant avec les maillots de la Seleção et clamant ses idées avec le même patriotisme qui la fait supporter l’équipe de foot nationale, cette force réactionnaire transforme le scénario politique brésilien et pousse à une radicalisation de la droite et à une révision de la gauche. Comme un étrange court-circuit temporel, il y a dans l’air et dans les esprits quelque chose de l’époque du coup militaire. Il y a même une partie de ces manifestants qui exige le retour des militaires au pouvoir. Elle s’exprime aussi au sein de la classe politique ; Aécio Neves, candidat battu lors des dernières élections, articulait l’impeachment de Dilma Rousseff et se réjouit des idées anti-démocratiques – Neves est le petit-fils de Tancredo Neves, qui défendait la re-démocratisation du Brésil et qui a été son premier président, élu indirectement en 1984.

Ce contexte contemporain, en effet, remet en question la démocratie brésilienne, héritée du régime militaire. Qu’a-t-on oublié de cette période de transition ? Qu’a-t-on refoulé pendant ces trente ans ? Où sont-ils passés, les espoirs de cette génération ? Avant Depois da Chuva (Après la pluie, Cláudio Marques et Marília Hugues, 2014)[1], le cinéma brésilien de fiction depuis la Retomada n’avait pas creusé l’histoire et la mémoire de ce temps. Suivant le parcours de Caio, un adolescent de 16 ans, le film met en scène la jeunesse de Salvador des années 1980. Caio, dans son devenir adulte et son devenir citoyen, vit un moment de transition, qui dans le film est traversé par la transition sociopolitique du pays. Comme l’affirme Cláudio Marques, qui confère au film un caractère autobiographique, il s’agit d’explorer l’éveil politique et amoureux de l’adolescence de l’époque, ce moment où tout paraissait être « plus puissant et plus grave ». Le film croise, donc, une histoire intime et l’histoire du Brésil, un sujet en formation et une société en transformation, la découverte de l’amour et celle des passions, la culture underground et anarchiste de Salvador et les drames adolescents.

Dans ce sens, l’histoire de Caio acquiert une dimension allégorique[2] voire métonymique dans la mesure qu’elle représente ce moment historique et cette jeunesse. D’ailleurs, on retrouve ces figures dans plusieurs autres films de ce que l’on appelle le Cinema Novíssimo brésilien. Cette dissolution entre l’histoire de Caio et l’histoire nationale se construit à partir du microcosme que forment les lieux autour desquels gravite le protagoniste – notamment l’école, la maison et le casarão où ses camarades opèrent la radio pirate « l’Ennemi du Roi ». Elle se donne aussi à travers l’utilisation d’images d’archives. La séquence d’ouverture du film, par exemple, montre des images du mouvement pour les élections directes au Brésil, Diretas Já. Ces archives télévisées précèdent la première scène à l’école, où Caio et ses collègues débattent des élections directes à la présidence du syndicat étudiant – les premières depuis l’ouverture politique. Tout au long du film, les archives de l’époque, montées avec la fiction, amènent au cœur de l’histoire de l’adolescent les événements politiques du pays, principalement la trajectoire de Tancredo Neves, de sa candidature jusqu’à sa mort prématurée trois mois après son élection. Le jeune Caio découvre, à son tour, l’engagement politique, à la fois avec ses amis du groupe anarchiste et à l’école, où il décide finalement de se candidater au syndicat étudiant. En même temps, il découvre Fernanda, qui participe à la trajectoire politique, amoureuse, adolescente du personnage.

Dans le récit, au lieu de servir d’illustration ou preuve d’authenticité, ces images d’archives acquièrent un autre statut ; elles possèdent un rôle narratif. Les discours de Tancredo Neves ou des journalistes de la télévision brésilienne sont souvent déconstruits ou déjoués à travers l’univers de Caio. Tancredo Neves affirme que la jeunesse veut travailler et aider ses parents dans le respect des devoirs civiques, mais la famille de Caio n’est pas l’image désirée du foyer brésilien – au delà des conflits avec sa mère, le père de Caio est absent. Un usage puissant de ce procédé apparaît à la fin du film, où le discours sur la mort de Tancredo Neves fait écho dans le vide qu’a laissé la mort de Tales, camarade de Caio qui devient une figure paternel. Tales assume un rôle formateur pour l’adolescent, surtout en ce qui concerne son initiation politique. Plus âgé, il est en quelque sorte le leader de la bande et le modèle que Caio va plus tard rejeter. Les discours officiels qui encensent Tancredo Neves lors de ses funérailles deviennent hypocrites à côté de la mort de Tales, jeune anonyme que l’histoire ne connaîtra jamais, mais qui a consacré sa vie à la lutte politique. La mort de Tales est principalement allégorique, signe de l’épuisement des utopies révolutionnaires des années 1960 et 1970. Comme l’explique les réalisateurs, l’orphelinage du protagoniste rime avec le deuil du pays, qui perd aussi un « père ». Ceci a également pour conséquence une perte des repères idéologiques et évoque la nécessité d’une reconstruction. C’est d’ailleurs ce sentiment qui clôt le film. Que sera-t-il de ce pays ?, demande la mère de Caio devant la télé. La question s’adresse, anachroniquement, au spectateur, et le convoque à répondre au passé et au futur.

Les autres images d’archives établissent également un commentaire sur l’histoire, construisant d’autres sens. À la fin de la séquence où Caio se promène dans la ville avec Fernanda, sous le son d’une version de Hate Love, Will Travel, elle déclare : il faut que je m’en aille. L’image qui suit révèle l’explosion d’une bombe atomique. C’est dans une autre séquence que la subversion des images préexistantes dépasse l’univers fictionnel et concerne l’Histoire. Le film montre des images de jeunes qui s’apprêtent à affronter la police lors d’une manifestation. Les policiers avancent et répriment les manifestants. Dans le cadre, on voit des plans rapprochés des policiers qui attrapent les jeunes par leurs jeans. Il s’agit d’une pièce publicitaire[3]. La narration emploie des mots comme contrôle, résistance et liberté pour parler des jeans Staroup. « Si ce n’est pas du Staroup, protestez ». La vidéo est antérieure à 1984, mais les images, dans le film, mettent en cause le militantisme lors de la transition démocratique (et l’appropriation perverse qu’opère la publicité). Elle évoque aussi un évidement des sens et une place au consumérisme qui caractérise une partie de la jeunesse des années 1980, dont Caio s’éloigne.

Dans Depois da Chuva, Caio appartient, ainsi, à une génération qui doit trouver sa place entre le désenchantement et les pertes des idéaux du passé et ce qu’annonce le nouvel ordre social. Cela se passe dans le milieu underground de Salvador, avec son groupe anarchiste, et dans l’esprit de transgression qui marque l’époque et l’adolescence. C’est à partir de ces expériences que Caio cherche, petit à petit, à prendre position devant sa réalité. La radio « l’Ennemi du Roi », commandé par Tales, « pour la société libre, pour le socialisme libertaire » est la première manifestation de cet esprit. Dans une de ses émissions, Caio lit la dissertation rédigée à l’école qui lui a valu un zéro (ce qui lui pousse aussi à se candidater à la présidence du syndicat). Intitulé « Démencratie », le texte décrit le « bordel de l’ouverture politique au Brésil » : « maintenant nous devons avaler qu’on vit un processus démocratique », « Tancredo est un produit des militaires » – « il n’y a pas de démocratie dans notre pays, et il n’y en aura pas »[4]. C’est aussi à travers la radio que le film figure la mort politique de Tales, avant même de montrer son suicide. Seul dans le casarão occupé, Tales commence la transmission, mais s’interrompt : est-ce qu’il y a quelqu’un de l’autre côté ? Est-ce que quelqu’un m’entend ? Soudain, il n’a rien à dire. Tales représente donc l’esprit d’un temps révolu, qui n’a plus de place dans le présent.

Cet espace occupé par ce groupe anarchiste est aussi le lieu où Caio expérimente d’autres moyens de transgression et d’engagement – la production des zines miméographiés, les drogues, le punk. L’univers de la culture alternative est traduit dans l’image cinématographique, d’ailleurs, à travers les grains du Super 16 (déjà rare comme support de tournage en 2012). Le punk brésilien de l’époque est présent diégétiquement dans les rencontres du groupe, dans la performance de Caio et ses amis lors de la présentation théâtrale de l’école et dans la promenade de Caio et Fernanda, où, dans une boutique de LPs, Caio lui montre une chanson de Garotos Podres (« Gars pourris »)[5]. Dans une séquence du climax du film, les personnages vont à un concert punk dans les ruines d’une ancienne fabrique de la banlieue de Salvador, où jouent de vrais groupes de musique de l’époque – Crac ! et Dever de Classe. Dans cette séquence, Caio embrasse Fernanda. Il discute aussi avec Tales sur leurs différences politiques. C’est dans ce bâtiment qui rappelle un paysage de science-fiction (un vaisseau spatial), ou un éléphant blanc abandonné par la dictature, que Tales se suicide. Le groupe de Caio, ainsi, doit se faire à partir de la ruine, et de la marge.

Dans ce contexte, Caio confronte les doutes et les incertitudes de ce moment de maturation et de découverte de soi et des autres. Avec l’aide de Fernanda et de Ribamar, il est élu président du syndicat des étudiants. Et maintenant ? Que faire d’autre après cette conquête sinon confronter leur impuissance ? Que faire après le suicide de Tales ? Ces doutes rejoignent la question posée par sa mère : qu’adviendra-t-il à ce pays ? Que deviendra Caio ? Ou encore : qu’est-t-elle devenue cette génération ? Qu’a-t-elle fait de ses rêves et de ses croyances face à la démocratie précaire que le Brésil a construit ?

Depois da Chuva en France

Le film a été projeté pour la première fois en Europe lors du festival de Rotterdam en 2014. En France, Depois da Chuva a été projeté en avant-première lors de la rétrospective du cinéma brésilien de la Cinémathèque française en mars 2015, où il a été reçu avec enthousiasme par le public présent – et beaucoup d’affection par les brésiliens qui ont rencontré leur enfance ou leur adolescence dans l’univers du film. Quelques jours plus tard, Cláudio Marques et Marília Hugues ont amené le film à Toulouse, pour le festival Cinélatino. Il n’a pas encore de distributeur français.

Par Beatriz Rodovalho

Sans tite

[1] http://coisadecinema.com.br/depois_da_chuva/

[2] Voir la critique “Depois da derrota”, de Victor Guimarães (en portugais).

[3] https://www.youtube.com/watch?v=8z3axwyeivc.

[4] En portugais: Demencracia; a farra da abertura política no Brasil; agora temos que engolir que estamos vivendo um processo democrático ; Tancredo é um produto dos militares ; não há democracia no nosso país, nem haverá.

[5] Papai Noel Velho Batuta.

Attraction terrestre

Notre intérêt pour le style burlesque de Buster Keaton, nous a donné envie de revenir sur un film qui nous avait marqué par sa démesure comique : La Route du Tabac et son improbable auteur : John Ford.

La sobriété expressive de Malec (Buster Keaton) et les grimaces des dégénérés qui peuplent La Route du Tabac ont un point commun : le rire qu’elles provoquent. Un rire sans aucune maîtrise, un rire qui se projette tout droit de la gorge à l’écran, accompagné de frottements d’yeux et de récurrents « Mais, c’est pô pôssible ! ».

Une même interjection de surprise ponctuait, cet automne, notre vision hallucinée de P’tit Quinquin. D’ailleurs, la surprise provoquée par La Route du Tabac vient – comme pour la mini-série d’Arte – non seulement de ce qui se passe à l’écran, mais aussi du fait que notre intellect a du mal à se faire à l’idée que ces petits bijoux de fantaisie et de drôlerie soient signés de John Ford ou Bruno Dumont, deux réalisateurs que les décennies séparent mais qui possèdent une commune réputation de cinéastes sérieux. Lors de sa présentation de La Route du Tabac (1941) à la Cinémathèque française, David Perrault (réalisateur de Nos Héros sont morts ce soir, 2013) parle, en effet, du film comme faisant partie de ceux qui procurent l’étrange sensation d’avoir été réalisé par « un frère taré de John Ford ».

De fait, ce film possède une trame narrative et sociale semblables à celles des Raisins de la colère (1940) : durant la Grande Dépression, une famille de « petits blancs » du sud des États-Unis tente désespérément de survivre et d’échapper à la perquisition de leur terre par les banques… Mais le traitement en est radicalement différent ! Ici, la misère sociale des héros s’exprime à travers un burlesque outrancier qui, dans l’une des scènes les plus mémorables du film, se mêle à la violence la plus inouïe.

Les Lester (le père : Jeeter, la mère : Ada et le fils hyperactif : Dude), rassemblés sous le porche de leur cabanon en ruine, se plaignent de n’avoir rien mangé depuis plusieurs jours. Soudain, il aperçoivent la silhouette de Lov Bensey, qui a épousé la benjamine des Lester, à peine âgée de douze ans, et vient se plaindre que celle-ci refuse de lui parler. Ce qui attire l’attention des trois Lester, dès l’apparition du grand dadet, c’est qu’il tient à la main un sac qu’ils soupçonnent d’être rempli de… navets ! Cette vision – qui pour les trois crève-la-faim est de l’ordre du fantasme – précipite Dude jusqu’à la haie de la « propriété » dans un mouvement compulsif à la Tex Avery. Lov confirme malgré lui que son sac contient bien des navets, quand une quatrième Lester surgit à l’angle du cabanon. Il s’agit d’Ellie May, nymphomane et débile, femme fatale pour attardé mental. Celle-ci se met à ramper vers Lov qui a du mal à résister à ses œillades lascives et à son pouvoir d’attraction. Attraction terrestre : Lov rejoint Ellie May au sol, entre poussière et herbes folles, et se met à ramper vers elle, à son tour. Les trois premiers Lester se lèvent alors et s’avancent doucement vers Lov et son précieux sac, à la manière d’un drôle de « un, deux, trois, soleil », marquant une pause à chacune des prises de parole de Lov. Ils sont rejoints par le chien, jusqu’alors resté couché sous un véhicule. Quand une cinquième Lester, Grand-ma, surgit de nulle part – à moins que ce ne soit de sous terre ! – provoquant le rire de surprise des spectateurs. Une fois le stratagème en place, Ellie May, plaque Lov au sol, feintant de l’embrasser. Les quatre autres ainsi que le chien sautent alors sauvagement sur le malheureux, le ruant de coups afin de lui dérober son sac de navets. La situation est si folle, la violence si insolite et soudaine qu’elles provoquent des éclats de rire. Ceux-ci ayant été amorcés par la surprise répétée de voir un nouveau protagoniste apparaître à chaque étape de la mise en place du dispositif de lynchage. A bien y réfléchir, leur démarche était autant celle de vagabonds de films burlesques que de zombies de série B et ils ne pouvaient que provoquer surprise et rire mêlés ! Cette scène, symbolique de l’esthétique et de l’esprit de ce film, révèle ainsi à quel point le génie de Ford est ici au service d’une sauvage confusion des genres !

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Si son processus comique est d’une efficacité sans merci à l’égard du spectateur, cette séquence dit aussi quelque chose de plus troublant, qui est cette étonnante attraction – dans tous les sens du terme – que les personnages ont pour la terre, parfois sous forme de poussière, ainsi que d’une manière générale pour la nature. Cette force d’attraction tapisse le film dans son intégralité et semble en constituer l’une des trames esthétiques. Celle-ci apparaît comme secondaire, d’abord, puis il arrive qu’elle jaillisse à la face du spectateur et plus encore lors d’une seconde vision.

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L’on pourrait, en effet, citer de nombreuses scènes dans lesquelles la poussière, la terre ou la nature interviennent de manière forte, esthétiquement ou narrativement. A commencer par le terrain des Lester, enjeu essentiel du récit, car il pourrait sortir les personnages de leur misère autant qu’il les y enfonce (faute d’argent pour régler le loyer). Pour s’en sortir, il faudrait, en effet, labourer mais cela nécessite un effort que Jeeter préfère remettre sans cesse à demain, élevant ainsi la procrastination en art de vivre. Sa position favorite est dès lors d’être avachi sur le parquet du porche, un genou au sol, l’autre jambe tendue dans l’alignement des planches de bois. On le trouve aussi agenouillé sous un arbre, dans un coin reculé de son terrain, dans une scène au clair de lune, pleine de tendresse et d’humour mêlés dans laquelle il prie Dieu de lui porter secours avant qu’il ne se vienne lui-même en aide, commettant irrémédiablement un nouveau pêché (vol ou mensonge). Ou bien encore, quelques scènes plus tard, allongé dans la poussière, après avoir été battu par son propre fils. Il ne se relève que plusieurs heures plus tard, à la tombée de la nuit, tandis que la poussière soulevée par le vent, au moment même où opère le fondu qui marque, cinématographiquement, le passage du temps, n’est pas sans provoquer une certaine émotion.

L’un des objets centraux du film, son moteur tant comique que narratif est toutefois un objet manufacturé, emblématique du système capitaliste et de la société de consommation. Il s’agit d’une automobile toute neuve qui finira sa course dans la boue et les branchages. L’on ne dira toutefois pas comment : spoiler. Mais celle-ci tendra bien, avant même cet épisode final, à se confondre avec son environnement naturel. En effet, le mauvais traitement que lui font subir l’ensemble des protagonistes fait que l’automobile finira entièrement recouverte de mousse, de boue et d’entailles causées par des branchages.

Toutefois, l’élément naturel ne prend jamais autant d’importance que lorsque Ford bouscule la trame comique de son film et provoque une émotion poignante. C’est le cas, par exemple, quand Jeeter et Ada énumèrent l’interminable liste de leur progéniture en quête de celui ou celle qui pourrait leur avancer l’argent qui leur éviterait l’expropriation. Il est assez évident, pour le spectateur, que leur recherche n’a que peu de chance d’aboutir. Au moment où ils en effectuent eux-mêmes l’amer constat, le cadre est soudain envahi de chutes de feuilles mortes, comme autant de pleurs « à l’état naturel ». En plus de nous dire l’implacable capacité de Ford pour nous faire basculer, en un instant, du rire aux larmes, cette scène nous émeut bien au-delà du simple apitoiement. Nous sommes ici touchés par une chose pourtant toute simple, mais que l’on ressent rarement avec une telle profondeur. L’on assiste, en effet, à la douloureuse prise de conscience de deux êtres arrivés au crépuscule de leur vie et qui ont l’étrange sensation d’avoir été comme abandonnés par la jeunesse.

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De même, à la fin du film, quand Jeeter comprend qu’il ne peut faire autrement que de céder son terrain à la banque, il exprime toutefois son refus de rejoindre la ville non pas au nom d’une opposition borné au système, aux gens de pouvoir et d’argent, mais au nom que lui et ces ancêtres ont toujours fait partie intégrale de cette terre que l’on nomme Tobacco Road… Le spectateur vit une nouvelle émotion comparable à celle que nous venons de décrire, rattachée cette fois à la trame sociale du récit. Mais, c’est avant l’attachement de l’homme à la terre – pourtant juchée de feuilles mortes – qui émeut. Et à travers lui l’attachement de Ford au lien qui lit l’homme, qu’il soit “civilisé” ou non, à la nature. A cette nature dont la confrontation ne peut que le sortir grandi, tant elle s’impose, elle seule, véritablement nécessaire et majestueuse.

Par Alexis Lormeau

La Route du Tabac (Tobacco Road)

De John Ford

Etats-Unis, 1941

Scénario : Erskine Caldwell, Nunnally Johnson

D’après la pièce de Jack Kirkland

Image : Arthur C. Miller

Interprétation : Charley Grapewin, Marjorie Rambeau, William Tracey, Gene Tierney, Elizabeth Patterson

Brasil !, épisode 6 : Eduardo Coutinho et le cinéma de la parole

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Si le documentaire cherche sans cesse à atteindre le réel, les films d’Eduardo Coutinho montrent les voies les plus diversifiées pour y accéder. En utilisant comme outil la parole filmée, le réalisateur promeut un véritable voyage au sein de la mémoire des personnages de ses documentaires, dans le but de réveiller les souvenirs les plus lointains qui puissent restituer leur histoire. Cette expédition, partagée avec le spectateur à travers un minimalisme esthétique remarquable, ne s’autoproclame pas la représentante de la vérité du monde. Il s’agit d’une vérité d’un moment spécifique, celui de la rencontre entre le cinéaste et ses interviewés. A partir de ce voyage, les mémoires les plus variées s’inscrivent dans le temps, en faisant en sorte que l’histoire des peuples gagne d’autres versions au-delà de l’officielle.

Le cinéma d’Eduardo Coutinho peut être également vu (perçu ?) comme une métaphore de sa vie personnelle, ainsi que des moments les plus dramatiques de l’histoire du Brésil. La culture brésilienne est intrinsèque à chacune de ses productions, parfois de manière sous-jacente. En cherchant la polyphonie de l’individu, les caractéristiques les plus représentatives de la culture brésilienne se trouvent enracinées dans les discours de chaque personnage. Ainsi, en allant du nord-est du Brésil à la zone sud de Rio de Janeiro, nous pouvons observer l’existence de plusieurs Brésils dans ses films.

Au lieu de restreindre ses personnages dans des modèles représentatifs figés, Coutinho met en évidence justement ses contradictions, en montrant au spectateur que la réalité est beaucoup plus incontrôlable que nous n’aurions imaginé. De cette manière, non seulement les interviewés se découvrent lorsqu’ils sont confrontés au regard attentif du réalisateur, mais le public lui-même est confronté à l’univers pluriel et hétérogène représenté dans ses documentaires. Ainsi, en regardant les films d’Eduardo Coutinho, le spectateur se fait emmener par les paroles des interviewés, en partageant avec eux leurs drames, leurs inquiétudes et leurs valeurs. C’est dans cette perspective que le cinéma d’Eduardo Coutinho est le cinéma de la rencontre. Il ne s’agit pas uniquement de la rencontre entre le réalisateur et les réalités inexploitées par le cinéma jusqu’à présent, mais également de la rencontre du spectateur avec cet univers inconnu qui l’entoure.

Cabra Marcado para Morrer et la préservation de la mémoire du Brésil

Cabra Marcado para Morrer (1984) est peut-être le documentaire le plus emblématique de l’histoire du cinéma brésilien. En proposant une façon complètement inédite de représenter les « citoyens ordinaires » – comme le dirait Coutinho – à l’écran, ce documentaire est également un témoin incontestable d’un des moments les plus critiques de l’histoire du Brésil : la dictature militaire. Le projet filmique lui-même, initié dans les années 1960, s’est transformé au fur et à mesure que le pays entrait dans cette période sombre de son histoire.

D’abord conçu comme la représentation fictionnelle de l’assassinat d’un leader paysan au nord-est du Brésil, le film a basculé de la fiction au documentaire. Lors du tournage des premières scènes au nord-est du pays, l’équipe qui participait à ce projet s’est retrouvée obligée de quitter les lieux de manière précipitée et de se réfugier ailleurs, afin de ne pas se faire arrêter par l’armée. La raison officielle avancée pour arrêter la production du film est qu’il s’agissait d’une menace communiste pour le pays.

Ainsi, Coutinho s’est réfugié au sein de la TV Globo, où il a développé une méthode de tournage très particulière. Dans cette chaîne de télévision, le cinéaste a participé à l’élaboration d’un programme qui mélangeait les techniques du journalisme audiovisuel avec celles du cinéma documentaire. Le réalisateur a passé neuf ans plongé dans cette expérimentation cinématographique, en essayant de trouver des manières hybrides de représenter l’ « autre » à l’écran.

C’est, donc, dans les années 1980, à la fin du régime dictatorial, que Coutinho cède à la tentation de reprendre le tournage interrompu, afin de découvrir ce que les paysans qui avaient participé au premier projet filmique de Cabra Marcado para Morrer (1964) étaient devenus. La figure d’Elizabeth Teixeira, la veuve du paysan assassiné, symbolise tout le processus de transformation que le film a subi, depuis sa conception jusqu’à sa sortie. Son personnage lui-même est une métaphore de ce processus de recréation filmique dont Cabra Marcado para Morrer (1964) témoigne.

C’est dans cette perspective que ce film représente une véritable rupture au sein de l’histoire du cinéma brésilien. C’est un documentaire qui témoigne de la résistance des artistes brésiliens face aux obstacles imposés par la dictature militaire. C’est un document historique qui présente plusieurs versions d’une des périodes les plus sombres de la politique du Brésil, en plus de promouvoir une ouverture remarquable en ce qui concerne les dialogues les plus fructueux que l’univers cinématographique peut établir avec d’autres champs artistiques et scientifiques. Lors de la projection de ce film, la salle de cinéma se transforme en laboratoire, où Coutinho réalise ses expérimentations avec l’image et le son, en aboutissant à une formule qui surprend toujours par son originalité.

Du privé au public

Le film Edifício Master (2002) promeut une rupture remarquable au sein la ligne esthétique suivie par Eduardo Coutinho dans ses documentaires réalisés jusqu’aux années 2000. Au lieu de faire de la représentation sociale au cœur d’une favela brésilienne, comme il avait fait lors de ses deux productions précédentes – Santo Forte (1999) et Babilônia 2000 –, le réalisateur s’est penché cette fois-ci sur l’univers serein de la classe moyenne, en filmant les habitants d’un immeuble de Copacabana, zone sud de Rio de Janeiro.

Néanmoins, un des dispositifs de tournage mis en pratique lors de la réalisation de ce documentaire restait fidèle à la posture adoptée par le cinéaste dans ses autres films, à savoir la location exclusive. Le fait de concentrer le tournage de ce documentaire dans un espace social réduit viabiliserait, selon le réalisateur, un approfondissement des méandres les plus expressifs de la population représentée. Selon Coutinho, filmer la classe moyenne du Brésil provoquerait ainsi une rupture considérable avec la plupart des documentaires réalisés dans le pays jusqu’à présent, recentrés notamment sur la représentation de la pauvreté du peuple.

« Qui est-ce l’être le plus misérable de la terre ? C’est l’être de la classe moyenne. Parce que le pauvre, l’exclu, le prolétaire, pour le chrétien ou pour le révolutionnaire, c’est le sel de la terre. La classe moyenne est un zéro absolu, personne ne s’y intéresse. C’est la plus impuissante des catégories, elle ne peut pas changer les choses, elle n’a aucun intérêt historique » (Eduardo Courinho, In :LINS, 2007, p. 140 – traduction de l’auteur).

Dans cet entretien avec la chercheuse Consuelo Lins, l’esprit provocateur de Coutinho est remarquable. Son objectif était de pratiquer l’impraticable, de rompre les barrières imposées par les modes de représentation qui se sont instaurés au sein de la production artistique brésilienne, afin de montrer qu’il est possible de porter un nouveau regard sur la société. Tout cela est fait avec un minimalisme esthétique et une acuité inégalés.

Filmer l’intimité des gens sans succomber au sensationnalisme pratiqué par les Reality Shows diffusés à la télévision : tel était le défi de l’équipe d’Edifício Master (2002). Il est apparu que les habitants des 23 appartements, distribués dans les 12 étages, ne se connaissaient même pas, malgré le fait qu’ils partageaient le même immeuble depuis des années. Les confessions les plus intimes de chaque interviewé en disent beaucoup plus sur l’isolement de l’individu au sein de la société moderne que sur sa propre vie privée. La question qui se pose à l’équipe de tournage est, alors, la suivante : jusqu’à quel point puis-je aller dans l’exposition des drames confiés à ma caméra, afin de ne pas dégrader l’image de ces gens ? Le documentaire Edifício Master (2002) montre ainsi un véritable exercice d’équilibre entre le monde privé et la sphère publique, entre notre désir voyeuriste de connaître plus en profondeur la vie des gens tout en préservant leur intimité. La frontière entre ces deux univers se révèle parfois très floue et le spectateur se retrouve souvent perdu au milieu de cette ligne brouillée qui sépare ces deux mondes qui ne cessent de s’imbriquer.

Gustavo Coura Guimarães

Références

LINS, Consuelo. O documentário de Eduardo Coutinho : televisão, cinema e vídeo. Rio de Janeiro: Zahar, 2007.

1 Journaliste, doctorant en Cinéma et Audiovisuel à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, en cotutelle avec l’Université de l’Etat de São Paulo – Unicamp, et membre-fondateur de l’association Kinétraces.

Brasil !, épisode 5 : Os Cafajestes (La Plage du Désir, 1962) de Ruy Guerra

cafajestes

L’errance de Leda (Norma Bengell) dans “Os Cafajestes”

Un cinéma de la non-conciliation

Os Cafajestes (La Plage du Désir, 1962) est le premier long-métrage et la première réalisation au Brésil de Ruy Guerra, cinéaste né à Lourenço Marques (aujourd’hui Maputo), en 1931. Considéré comme le premier film du Cinema Novo, Os Cafajestes marque un tournant dans le cinéma brésilien. Mais, au-delà de ces attributs historiques, ce regard étranger sur la société brésilienne constitue le geste inaugural d’un cinéma de l’indétermination de genre. Le déséquilibre entre le documentaire et la fiction, trait distinctif de la longue filmographie de Guerra, s’affirmera ensuite de manière véhémente dans Os Fuzis (Les Fusils, 1964), A Queda (La Chute, 1977) et Mueda, Memória e Massacre (Mueda, Memória e Massacre, 1979/80), les deux derniers titres absents de la rétrospective actuellement consacrée par la Cinémathèque Française au cinéma brésilien. D’Os Cafajestes jusqu’à Quase Memória (Quasi-mémoire), filmé l’année dernière, n’oubliant pas Quand le soleil dort (1954), court-métrage de fin d’études à l’IDHEC, et Cais Gorjão (Quai Gorjão, 1947/8), expérience cinématographique initiatique, la richesse inépuisable de ce cinéma peut être abordée à travers multiples déclinaisons, même si, pour l’appréhender dans sa singularité, il faut bien prendre compte de la cartographie d’escales (le Mozambique, le Portugal, la France, le Brésil, Cuba…) qui enrichissent le parcours de vie du cinéaste, ainsi que de l’imbrication entre l’innovation formelle et l’engagement politique qui traverse toute son œuvre. D’entre la variété d’approches possibles, cette analyse se centrera alors sur la dialectique, sans conciliation, entre le système de représentation du documentaire et celui de la fiction qui caractérise ce cinéma depuis Os Cafajestes. Elle s’organisera autour des modalités d’interpénétration entre le documentaire et la fiction, liées dans ce film à la construction du point de vue.

Pour Guerra, « il n’y a pas de différence entre le documentaire et la fiction » [1]. Le réalisateur souligne toujours le lien ontologique entre le réel et l’image cinématographique, en même temps qu’il affirme la présence face au médium d’une matière vive et irréductible au cinéma. Ce principe d’équivalence entre le documentaire et la fiction prend la forme d’une tension entre la base sémantique de l’action et la dimension qui découle du sujet du film. À propos d’Os Fuzis (1964), Roberto Schwarz met en avant la manière dont l’alternance entre le documentaire et la fiction recoupe la séparation entre le « monde de l’inertie » [2] du sertão et le monde de l’intrigue, ce qui permet à Guerra de traiter et de rendre visibles les contradictions historiques et les forces antagonistes de la société brésilienne du début des années 1960. Un principe similaire était déjà à l’œuvre dans Os Cafajestes.

La première séquence du film possède une dynamique visuelle singulière : il est question d’un parcours nocturne par Rio de Janeiro, tourné en caméra subjective, tout d’abord à partir d’une voiture en mouvement, ensuite à travers une série de travellings fluides, caméra au poing. Ce sont des impressions fugitives et lumineuses de la ville, une vision flâneuse et remuante, une perception désordonnée et inquiète, proche du cinéma de John Cassavetes. Ce n’est que quelques promenades après que le protagoniste du film, Jandir (l’acteur Jece Valadão, qui est aussi son producteur exécutif), l’un des cafajestes (voyous), entre en scène, au volant d’une voiture cabriolet. Cette séquence, souvent oubliée par la critique, est centrale dans le film. Elle introduit son système énonciatif, ce système fondé sur la dualité, la superposition et le passage non marqué entre le point de vue du narrateur et celui du personnage. C’est la première apparition du plan subjectif indirect libre, forme majeure du cinéma de Guerra. En même temps, ce segment met en interaction les deux principales lignes narratives du film — une ligne plus proche du « documentaire » (la représentation de la ville, de la vie, du peuple ; le monde de l’histoire) ; une autre ligne près de la « fiction » (l’intrigue, le nœud de l’action ; l’univers de l’intrigue). Finalement, cette première séquence présente la fonction que la voiture cabriolet aura dans l’économie narrative du film : celle d’un passeur entre les deux systèmes de représentation en conflit. Technologie moderne qui, tel que le cinéma, a contribué historiquement au changement de la perception visuelle et spatiotemporelle, l’automobile nous conduit de l’univers de l’intrigue (représenté à travers les mouvements de caméra) au monde de l’histoire (figuré presque toujours à travers son mouvement) et vice-versa. Mais il déséquilibre aussi les lignes de frontière. L’effectivité visuelle et narrative du film découle en effet d’un rapport indéterminé — ainsi que des moments d’interpénétration — entre ces deux sphères. Le modèle d’organisation narrative d’Os Cafajestes se fonde sur un principe d’ouverture de l’univers de l’intrigue au monde de l’histoire, ce qui, en déterminant différents modes d’interaction entre le matériau du film, se trouve à la base de sa dimension politique.

Avant toute autre chose, Os Cafajestes est l’histoire d’un complot. Jandir et son complice Vavá (Daniel Filho), un lumpen prolétaire et un bourgeois dilettante respectivement, conduisent Leda (Norma Bengell), la chérie d’un riche industriel, à une plage peu fréquentée proche de Rio de Janeiro. L’objectif : la séduire pour ensuite la photographier nue et vendre les clichés à son amant. Dans cette séquence magistrale, décrite par Serge Daney comme un « viol photographique » [3], culmine le conflit entre le système de représentation du documentaire et celui de la fiction. La dialectique entre ces deux systèmes de représentation se décline ici en deux mouvements : un mouvement de course de Leda derrière la voiture, suivi d’un mouvement du véhicule autour du personnage immobile. Dans la première partie de la séquence, l’errance de Leda, déplacement inutile et incertain sur fond de lutte des classes, est représentée à travers un travelling optique fait à partir de la voiture qui dédouble et devance le mouvement du personnage. Il s’agit de deux mouvements prospectifs qui s’annulent réciproquement donnant lieu à une progression figée, immobilisée puisque redondante et sans but. La femme épuisée titube et se laisse enfin tomber sur le sable. Il se vérifie alors une libération passagère du mouvement : la caméra s’éloigne du sujet. Mais, dans la deuxième partie de la séquence, la voiture tourne autour de Leda, dessinant des cercles de plus en plus étroits. La prise de vue constitue ici une procédure métanarrative : Vává photographie le corps nue de Leda depuis le coffret entrouvert de la voiture. La possession de ce corps de désir ne peut se donner dans ce segment qu’à travers le dispositif photographique. Leda est possédée par le regard, dans un mouvement qui rend visible et déstabilise, à travers certaines configurations particulières — superposition optique des points de vue, jeux sur le hors champ, dédoublement du dispositif cinématographique par le dispositif photographique — le processus d’identification cinématographique. Jandir a échangé le désir furieux de possession de la jeune femme pour un cabriolet, projetant dans cette transaction — une pensée en images du rôle de la valeur dans le procès d’échange — son apparente volonté d’ascension sociale. Le plan-séquence s’achève avec une modification de la vitesse de l’image : l’arrêt sur l’image, ce blocage du mouvement, cette suspension du temps, devient ici l’expression formelle du pathos de Leda.

La voiture cabriolet est à nouveau un passeur entre le système de représentation du documentaire et celui de la fiction. Cet agencement se fonde sur la superposition optique des points de vue, forme filmique qui découpe des sujets correspondant à des lieux d’observation. La construction de la séquence met en interaction le point de vue des personnages (particulièrement, celui de Leda) et celui du narrateur et de la caméra. Le mitraillage photographique de Leda par Vavá dédouble la tension entre la vision subjective des personnages et la vision « objective » de l’appareil technique. Il y a, dans Os Cafajestes, un glissement énonciatif constant par lequel Guerra rend sensible la confrontation entre les corps et la perception naturelle de l’œil humain avec la modernité technologique (la voiture, l’appareil photographique, la vitesse) et la représentation du mouvement (l’image photographique, l’arrêt sur image, l’image en mouvement), ce qui met en évidence les médiations du processus représentatif et le cinéma comme forme générale de représentation.

L’arrêt sur l’image de Leda s’ensuivra de l’arrêt sur l’image d’un cortège funèbre. Cette représentation, jeu sur la fixité et le mouvement, constitue une ouverture de l’univers de l’intrigue au monde de l’histoire. Le cortège funèbre, une séquence documentaire, comme Guerra m’a dit lors d’un entretien à Maputo en 2011, constitue en effet une éruption du monde de l’histoire dans l’univers de l’intrigue, dans le même temps qu’un détour imprévu du récit. Soumise au point de vue de Leda, installée dans la voiture qui retourne à Rio de Janeiro, cette séquence exemplifie la fonction narrative du véhicule précisée ci-dessus. Mais elle donne également forme au passage de Leda d’un sujet vu à un corps-dispositif de vision, ce qu’elle restera jusqu’à l’avant-dernière séquence du film. Dans Os Cafajestes, le monde de l’histoire émerge toujours dans ces moments d’indétermination, à travers un processus complexe de construction du point de vue. La dimension politique du film découle de cette tension irrésolue.

Dans Os Cafajestes, Guerra a voulu traiter le conflit de classes et le « colonialisme interne » qui, selon Boaventura de Sousa Santos [4], caractérise jusqu’à aujourd’hui certaines configurations de pouvoir de la société brésilienne. Mais, ici, cette question n’est pas seulement présente au niveau thématique (l’opposition de classe entre Jandir et Vává ; l’humilité de ce cortège funèbre ; l’économie de la vengeance dans la séquence finale du film ; le segment au fort colonial de São Mateus de Cabo Frio). La lutte de classes et ces configurations particulières de pouvoir sont questionnées à partir du champ même de la représentation. Le film explore une équivalence entre les formes du pouvoir et les médiations du processus de représentation à travers l’indétermination entre le documentaire et la fiction — et ses différents niveaux d’interpénétration. Guerra établit ainsi un rapport tacite entre le « temps du drame » et le « temps du peuple », pour reprendre la terminologie employée par Althusser dans son analyse d’El Nost Milan de Bertolazzi [5]. Il faut noter que le cinéaste est loin d’être à la recherche d’une conciliation ou d’une synthèse entre les genres. Au contraire, la puissance politique de son cinéma provient toujours de leur déséquilibre, repris à travers presque une trentaine de films qu’il importe de revoir et réinterpréter dans son ensemble. Le cinéma de Guerra serait toujours, jusqu’à aujourd’hui, un cinéma de la non-conciliation : un cinéma qui s’adresse, à travers un ensemble de formes filmiques innovatrices et essentiellement déséquilibrées, aux grandes thématiques de notre temps.

En guise de conclusion, j’aimerais retracer le contexte de réception d’Os Cafajestes. Le film fait scandale quand il sort au Brésil en mars 1962. Juste dix jours après son avant-première à Rio de Janeiro, à laquelle, selon Daney, Truffaut assiste, son exhibition commerciale est interdite pour freiner une intervention imminente des forces armées. Ce film destiné, selon Guerra, « à contrecarrer le cinéma commercial traditionnel » [6] a été toutefois salué par le public aussi bien que par la critique brésiliens. Après une grande polémique, qui suscite même la censure de certaines scènes par Valadão sans l’autorisation de Guerra, il est finalement remis à l’affiche à la fin avril 1962.

Os Cafajestes fait partie de la sélection officielle de 1962 du Festival de Berlin. Dans son compte-rendu du festival pour les Cahiers du Cinéma, Luc Moullet lui consacre un petit commentaire assez imprécis : le critique le considère « anodin » [7]. Pourtant, il met en avant la séquence photographique. Deux ans après, le film sort en salle en France sous le titre La Plage du Désir et un classement X. Il est montré au Midi-Minuit. Il passe presque inaperçu, malgré les quelques lignes qui lui sont dédiées par Paul-Louis Thirand dans Cinéma 64 et l’article de Michel Mardore paru dans les Cahiers, où le critique souligne « la stupéfiante réalité de ses images » [et] « un scénario qui contient le mobile et la force première du film » [8]. Ce n’est qu’en 1984, vingt ans après, que le film est redistribué en France dans le circuit de distribution classique. À cette occasion, Daney lui dédie un article dans sa colonne de Libération. Le critique remarque les joints fumés, clin d’œil à Splendor in the Grass (La Fièvre dans le Sang, 1961) de Kazan, qui « personne ne fumait encore au Brésil » [9]. Daney conclut cet article constatant sa « jeunesse » [qui] « vieillit » [,] « ce noir et blanc, ce tremblé amateur, ces audaces qui n’en sont plus » [10]

(1962, 35mm, n&b, 88 min)

                                                                                                         par Raquel Schefer

[1] Guerra, Ruy : Schefer Raquel, Entretien inédit avec Ruy Guerra, Paris : 2013, ma traduction.

[2] Schwarz Roberto. Cinema and The Guns. In Brazilian Cinema / édité par Randal Johnson et Robert Stam. New York : Columbia University Press, 1995 (1982), p. 133, ma traduction.

[3] Daney Serge. Ruy Guerra. La Plage du désir (Os Cafajestes). La maison cinéma et le monde. 2. Les Années Libé 1981-1985. Paris : P.O.L., 2002, p. 335.

[4] Sousa Santos Boaventura de, Entre Próspero e Caliban: Colonialismo, Pós-Colonialismo e Interidentidade, Novos Estudos, juillet 2003, nº 66, p. 29, ma traduction.

[5] Althusser Louis. Le « Piccolo », Bertolazzi et Brecht (Notes sur un théâtre matérialiste). In Pour Marx. Paris : Maspero, 1973, p. 142.

[6] Guerra Ruy : Benayoun Robert, Ciment Michel, Firk Michèle et altri, Entretien avec Ruy Guerra. Positif, juillet 1967, nº 86, p. 4.

[7] Moullet Luc, Berlin. Cahiers du Cinéma, septembre 1962, nº 135, p. 28.

[8] Mardore Michel, Diaphragme à quatre. Cahiers du Cinéma, novembre 1964, nº 160, p. 83.

[9] Daney Serge. Ruy Guerra. La Plage du désir (Os Cafajestes), op. cit., p. 334.

[10] Id., p. 335.

Brasil !, épisode 4 : Limite, Mário Peixoto (1931)

Écrire aujourd’hui sur Limite ne va pas de soi. Aucun film brésilien n’a en effet suscité autant d’intérêt chez les cinéastes, historiens et critiques, que l’unique réalisation de Mário Peixoto, et ce dès sa sortie en 1931. Limite, ou le « monstre-sacré » du cinéma brésilien, selon l’expression de Glauber Rocha, est devenu un mythe, notamment à cause d’un problème technique survenu à la seule copie du film, ayant empêché sa projection pendant plusieurs décennies.Capture d’écran 2015-04-19 à 00.59.50

Polysémie-Limite

En 1929, Mário Peixoto écrit un poème d’images sur un petit cahier. Dans une sorte d’écriture automatique, il décrit les idées qui lui viennent à l’esprit, entrainé par une simple image qu’il aurait vue à Paris – une photographie d’André Kertész pour le numéro 74 du magazine Vu. À cette époque, Peixoto vivait des crises d’angoisse dues à une relation conflictuelle avec son père[1]. De telle sorte, son poème d’images peut être interprété comme un moyen à travers lequel il exprime ses afflictions lors d’un moment difficile de sa vie.

Deux ans plus tard, ce poème se transforme dans le film Limite, réalisé par Peixoto avec ses propres moyens, à Mangaratiba, un petit village sur la côte de Rio de Janeiro. Dans le film, les protagonistes – Olga, Taciana et Raul – se trouvent tantôt dans l’espace clos d’un petit bateau, tantôt en ville. Chaque fragment du film existe comme forme de représentation d’un thème général – le sentiment de limitation –, et sa méthode de montage, essentiellement poétique, rend possible l’expression de l’intériorité de l’artiste, qui se projette dans les personnages pour donner à voir ses sentiments. Les trois personnes à bord du bateau, ou les « trois rêveurs », ne sont que des reflets de Peixoto. Et dans les scènes qui se déroulent en dehors du bateau, nous découvrons les émanations de ces « trois rêveurs ».

Dans le poème d’images que Peixoto écrit en 1929, sa pensée encore en formation est transcrite en projections visuelles, selon un processus d’expression non-rationnel et essentiellement instinctif. À partir d’une technique similaire à celle du « monologue intérieur » en littérature, où auteur et personnages se confondent, Peixoto se sert d’un langage indirect et symbolique pour exprimer ses propres sentiments.

Peixoto compose ainsi une sorte de « polysémie de la limitation », il joue avec le sens dégagé par des ressemblances formelles entre objets, paysages et personnages : une femme est emprisonnée par quelqu’un qui l’embrasse, et qui à son tour porte des menottes aux mains ; trois naufragés se retrouvent dans l’espace clos d’un canot de sauvetage ; la mer est limitée par l’horizon ; la limitation par la scénographie, par le paysage, par les arbres qui délimitent le ciel, par l’architecture qui cadre la scène, par la perspective infinie qui réprime les personnages, infimes et perdus dans l’espace.

Il y a ainsi, dans Limite, un déplacement de catégories formelles. Et Peixoto lui-même se déplace dans le film, parmi les personnages, en exprimant ses sentiments de limitation et de frustration. À la fin du film, le symbolique et l’expérimental acquièrent une dimension extrême : la mort et le pessimisme sont symbolisés par une tempête entièrement représentée par la métamorphose de la mer.

 

Détournements (pour une historiographie des critiques sur Limite[2]

 

Malgré sa vaste œuvre littéraire – composée de nombreux romans et poèmes[3] –, Mário Peixoto nous a laissé très peu de textes théoriques sur le cinéma[4]. Au cours de l’histoire, pourtant, d’importants critiques et cinéastes ont porté leur regard sur Limite, l’interprétant notamment de deux façons opposées : soit comme une œuvre unique sans précédents dans l’histoire du cinéma, soit comme un film lié aux avant-gardes européennes des années vingt.

Avant même sa sortie, Octávio de Faria, le directeur du Chaplin Club, à Rio de Janeiro, publie dans le journal O Fan un texte racontant les réactions des membres du cinéclub lorsqu’ils ont vu les premières photos des tournages : ils étaient tous émus par ces images qui révélaient un film très éloigné de toute la production cinématographique brésilienne de l’époque. Lors de la première, Faria écrit un deuxième texte pour le journal A Pátria, établissant des relations entre Limite et plusieurs films européens, comme Finis Terrae (1929) de Jean Epstein et Aurore (1927) de Murnau, rapprochant sa méthode de montage à celle du cinéma russe.

Depuis les années soixante, deux cinéastes brésiliens écrivent sur Limite : Glauber Rocha, le chef de file du Cinéma Nouveau brésilien, et Júlio Bressane, « cinéaste marginal ». En 1963, lorsque Glauber écrit son premier article, « O Mito Limite », il n’avait encore pas vu le film : la seule copie 35mm était en train d’être restaurée. Il se concentre ainsi sur l’histoire de la mythification de Limite, et sur le long processus de restauration de la dernière copie du film, qui a duré presque vingt ans (de 1959 à 1978). Dans son deuxième texte, publié en 1978 chez Folha de S. Paulo, Glauber Rocha affirme que le système réactionnaire des années soixante-dix avait créé une dialectique révolutionnaire au Brésil. Limite, selon lui, était le produit d’un intellectuel bourgeois décadent, parce que « la décadence est belle ».

Dans son texte « Deslimite : o lugar de Limite, de Mário Peixoto, na história do cinema segundo o cineasta de Tabu », de 1984, Bressane cite une frase d’Abel Gance, « Le cinéma est la musique de la lumière », pour expliquer que Limite était un film sans précédant dans l’histoire du cinéma brésilien, un genre de peinture ou de poésie, un film inscrit dans une tradition à laquelle appartenait aussi René Clair, Louis Delluc et le poète russe Maïakovski, une tradition d’échanges entre les différents domaines artistiques.

En Europe, deux critiques sont particulièrement remarquables : la première est publiée en 1989 dans l’ouvrage Cinéma d’avant-garde, de Peter Weiss ; la deuxième est parue chez Trafic, 1995, et a été écrite par Erik Bullot. Peter Weiss aborde le rythme de Limite, le sens dégagé par les images et la fluidité des gestes des personnages d’un plan à l’autre. Quant à Erik Bullot, il élabore une série de comparaisons entre Limite et plusieurs films européens d’avant-garde, comme L’homme à la caméra, 1928, de Vertov (la métaphore du cinéma), et Ballet mécanique, 1924, de Fernand Léger (le mécanisme de répétition et la mise an abîme).

Saulo Pereira de Mello, qui a participé à la première restauration du film avec le professeur Plínio Süssekind Rocha, est actuellement le directeur des Archives Mário Peixoto, fondé par Walter Salles en 1996, à Rio de Janeiro. Pereira de Mello, ainsi que Süssekind Rocha, croyait que Limite n’était rattaché à aucun mouvement d’avant-garde, n’ayant souffert non plus d’influences extérieures. Pour eux, il s’agissait d’un film unique dans la production cinématographique brésilienne et mondiale.

Même si Limite emploie un langage artistique en rapport avec l’expression individuelle de Peixoto, il fait partie d’un contexte bien particulier, celui du cinéma muet des années vingt. D’ailleurs, avant de tourner son film, Peixoto avait voyagé en Europe, à Paris et à Londres, où il a eu l’occasion de regarder plusieurs films inaccessibles au Brésil, à l’époque. Limite a enfin été l’une des plus grandes réussites du cinéma dans un contexte d’expérimentations en faveur de la force visuelle de l’image, un film illustrant un discours qui s’est développé dans les années vingt, avant l’avènement du cinéma parlant : le cinéma comme pure forme, comme langage essentiellement visuel.

(1931, 35mm, n&b, 117min)

par Amanda de Freitas Coelho

[1] Déclarations de Peixoto pour le documentaire Onde a terra acaba (2001), de Sérgio Machado. Michael Korfmann, dans un article paru en 2006 dans la revue électronique Senses of cinema [http://sensesofcinema.com/ 2006/featurearticles/ brazilian-cinema/], affirme que Peixoto aurait eu ses premières expériences homosexuelles lors de ses voyages en Europe. Dans ses ouvrages, Saulo Pereira de Mello fait part de la relation conflictuelle entre Peixoto et son père, probablement liée au fait et que le cinéaste était homosexuel.

[2] Articles et ouvrages de référence :

BRESSANE Julio, « Deslimite : o lugar de Limite, de Mário Peixoto, na história do cinema segundo o cineasta de Tabu », in : Folha de S. Paulo, São Paulo, 13 mai 1984, feuilleton n. 382.

BULLOT Erik, « A propos de Limite », Trafic, Paris, POL, n°13, 1995, pp. 128-133.

FARIA Octávio de, « Limite », O Fan, Rio de Janeiro, n. 9, décembre 1930, pp. 75-79.

FARIA Octávio de, « Limite », Bazar, Rio de Janeiro, 21 novembre 1931, p. 16.

FARIA Octávio de, « Limites », Close up, Suisse, Ed. Pool, n° 47, mars 1932, pp. 47-49.

FARIA Octávio de, « Natureza e ritmo. A propósito de Limite, filme nacional », O Jornal, Rio de Janeiro, 17 juin     1931, in : Cine Clube, Rio de Janeiro, v. 1, n. 1, juillet/septembre1960, pp. 7-8.

FARIA Octávio, « Ritmo », O Fan, Rio de Janeiro, n. 7, janvier 1930.

MELLO Saulo Pereira de, Limite, Rio de Janeiro, Rocco, 1996, 113 p.

MELLO Saulo Pereira de, Limite, filme de Mário Peixoto, Rio de Janeiro, Funarte, 1979, 209 p.

MELLO, Saulo Pereira de, « O Fan, o Chaplin Club & Limite », O Percevejo, Rio de Janeiro, 1977, n. 5, pp. 58-68.

MELLO Saulo Pereira, Mário Peixoto: escritos sobre cinema, Rio de Janeiro, Aeroplano, 2000, 208 p.

ROCHA Glauber, Revisão crítica do cinéma brasileiro, São Paulo, Cosac Naify, 2003, pp. 59-64.

ROCHA Plínio Süssekind, « Le documentaire expérimental et le film d’avant-garde », L’âge du cinéma, Paris, n° 6,   1952, pp. 47-50.

WEISS Peter, Cinéma d’avant-garde, Paris, L’Arche, 1989, pp. 83-84.

[3] A alma, segundo Salustre, Rio de Janeiro, Embrafilme, 1983 ; Mundéu, Rio de Janeiro, Sette Letras, 1996 ; O inútil de cada um, Rio de Janeiro, Sette Letras, 1996 (réédition de la version de 1931) ; Outono, Rio de Janeiro, Aeroplano, 2000 ; Poemas de permeio com o mar, Rio de Janeiro, Aeroplano, 2002 ; Seis contos e duas peças curtas, Rio de Janeiro, Aeroplano, 2004.

[4] « Cinema Caluniado » (6 mai 1937) ; « Motivos para um diretor » (mars 1947) ; « Momento » (novembre 1948).

艺术模仿生活

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“所有伟大的虚构电影都倾向于纪录片就像所有伟大的纪实文学都倾向于小说。” - ·吕克·戈达尔

           一架DV,两具身体十六首诗歌雎安奇的诗人出差了》(Poet on a Business Trip, JU Anqi, 2014, 103′)讲述了一段生命体验诗人竖原名侯献波自我放逐来到中国的西部新疆走过湖泊和沙漠经历友情和妓女完成了一次实像而隐喻的旅途是虚构是纪录还是个人散文在这个意义上,《诗人出差了是一部拒绝定义的作品不过凡艺术创作大概多少都会带有某种作者的自传色彩然而在诗人出差了影片的动机直接来自导演雎安奇的亲身经历他出生于新疆,19岁离开西部在他人生性格的形成期扮演了重要的角色暑假间这位少年会搭乘大卡车在新疆到处旅行一路结交朋友并在这里完成了性的启蒙。2001年雎安奇回到新疆进行了一次即兴的旅行一路的体验和思考激发了他创作的灵感而那次即兴旅行的路线之后就成为了竖的地图电影也因此成为一次对私人历史创造性的构造和重建

诗人出差了中所有的人物全部由非专业演员扮演这一方法给了电影现实主义的支点无论是爱森斯坦的典型人物理论或意大利新现实主义对非职业演员的运用又或法国导演布列松采用的取自生活与存在状态而非表演的模型人体的演绎方法如法国评论家巴赞(André Bazin)所言,“电影始终痴迷于现实主义”。电影中从竖到路上的各色人等他们都带着自己真实生活中的身份作为平凡人走进又走出这个虚构的世界路过并把身体借给电影他们的外形衣着言语和行为都赋予了人物某个群体和阶层的代表性同时他们的身体又如实地呈现了自己的生命姿势糅合了一种先于电影而存在的正常状态给了影片一种他法不能达到的诚实和完整

           除了导演和竖之外机遇是另一个塑造了电影形状的主角路线虽是事先安排的但拍摄途中仍充满了无法预知的事件譬如在偏远地区旅社停电停水时常发生恶劣的路况也使得交通并不非常可靠竖在路上还一度生病随机应变随遇而安成为了生存和创作的重要守则导演在预走路线时收集了一些当地人的联系方式但影片中大部份的人物都是在拍摄途中才遇到的电影忠实地纪录和服从了自己生命中的意外和偶然使其触摸到了更深层次的现实主义

          电影没有采取日记的形式,40天的拍摄经历按照旅途顺序被剪辑压缩于是时间的客观性被抹去形成了一个独特的柏格森式的时间持续在这里观众与导演和竖一起都同时扮演着表演者和创造者的角色参与一次对意识的探索和建构我们与竖一起穿梭于身体和风景之间完成一次又一次肉体与精神的对抗和交换图像在两者间往返试图看穿物质世界简陋肮脏的表面以便抵达精神层面然而西部的野漠以其荒凉回应着精神被放逐时的飘荡和虚无如果我们的意识不存在两个完全相同的时刻而总是因为前一格的记忆而变化和前进那么电影无疑向我们提出这样的问题在积累了一格又一格的虚无之后影像的意识以什么样的形态前进

           与风景和身体相比贯串影片始终的十六首诗歌是更抽象却更直接的声音它们以不同的样貌出现背景或黑或是影像有时沉默有时伴随着诵读诵读时或普通话或上海话竖老家在上海),微妙地把握着电影的节奏和韵律起伏作为文字诗歌为电影开放了另一个层面的可视性带入了一种新的形式感十六首诗是十六次心理意象的投射观者在自己的脑中形成图像给予电影私密的内容和含义电影在图像和文字间跳跃而观者则在两种不同的观看模式和意义构造方式间转换同时诗歌的反线性打破了影片叙事因旅途而形成的单方向流动诗人出差了建立了一个开放的表达和造意系统

           影片有两处情节令人难忘竖计划去喀纳斯湖却因为没有公共交通而包车又太贵未能成行于是他在邮局买了一本喀纳斯湖的明信片躺在旅社的床上翻看另一处则是最后一次与妓女的接触因为各种原因竖无法勃起之后两人短暂的交谈中妓女吐露一个女孩的心情为了离开新疆她愿意嫁给竖然后随他去上海两处不尽如人意的情境欲望的形状直接而清晰的呈现在我们眼前妓女的告白不禁让人联想如果她真的这样离开新疆走进一个陌生的城市和一个陌生人的生活那又将是一次怎样的旅途和放逐虽然遭到竖的拒绝她仍对他充满关怀言语带着母性的温度流淌着女性的柔软只让人感叹生命在无能为力的荒凉之处仍能如此动人

                                                                                                                                                       — 文/吕阳巧

 

Editor’s Note: The article was originally published on digital magazine Artforum, March 25, 2015: http://artforum.com.cn/column/7627

* For those who are in Beijing, don’t miss out the screening of Ju An Qi’s films “Ju Anqi: Action Trilogy” in UCCA (Ullence Center for Contemporary Art) . Sunday (April 19th), 14h-21h.  More details on the program: http:// ucca.org.cn/en/program/ju-anqi-action-trilogy-2/

 

Brasil !, épisode 2 : L’utopie du regard de l’autre et sa déconstruction. Notes sur Serras da Desordem (2006) d’Andrea Tonacci

Serras da Desordem

Le film s’ouvre sur l’image, tournée en 35mm, noir et blanc, d’un indien seul dans une clairière. Avec des gestes précis, il allume un feu et s’installe. Maintenant en couleur, le film nous montre un groupe d’indiens, composé d’adultes et d’enfants, dans ce qui pourrait être la même clairière. Ils jouent, se baignent dans la rivière, puis quelqu’un ravive une braise. L’échange entre le noir et blanc et la couleur se répétera plusieurs fois encore dans la (longue) séquence d’ouverture, et tout au long du film. Ensuite, il y a la violente image du passage d’un train à grande vitesse qui traverse la forêt, après quoi ce jeu d’alternance entre noir et blanc et couleur sera enrichi par l’arrivée d’images d’autres textures — du 35mm à la vidéo, issues d’émissions télévisées, de films institutionnels, documentaires, de longs-métrages (notamment Iracema [1974] de Jorge Bodansky et Orlando Senna, Linha de montagem [1982] de Renato Tapajós et Guerras [2005] de Luiz Rosemberg Filho, en plus d’images de films de Tonacci lui-même, dont Os Arara [1980-1981]). Ce n’est qu’après ce montage d’images d’archives hétérogènes, terminé à la 25ème minute du film, que nous voyons apparaître sur l’écran le titre : Serras da Desordem.

La variation entre les différentes natures d’images audiovisuelles que Tonacci utilise n’a rien d’aléatoire, mais constitue le produit nécessaire des multiples « sagas » que le film concentre, des « sagas » dont le film est issu : l’histoire du protagoniste, celle de la réalisation et finalement celle de la vie du film. Tout d’abord, donc, il y a l’histoire de Carapiru. Indien Awa-Guajá originaire de l’état du Maranhão, dans le nord du Brésil, Carapiru survit au massacre qui décime sa famille en 1978 et erre seul pendant une dizaine d’années, parcourant quelques deux milles kilomètres, jusqu’à arriver dans un village où il est accueilli par des paysans. Quand l’indigéniste Sidney Possuelo le retrouve, Carapiru ne parle toujours pas portugais, mais a tout de même réussi à établir une relation paisible et affectueuse avec les habitants d’un village qui l’avaient accueilli. C’est donc avec une certaine résistance que l’indien entre dans la voiture de Possuelo pour être conduit à Brasília, où un interprète l’attend, et dont l’identité elle-même bouleverse le spectateur.

Il faut mentionner ensuite l’aventure de la réalisation du film. Né en Italie en 1944, Tonacci vit au Brésil depuis l’âge de neuf ans. En 1971, il réalise Bang-Bang, film-phare du cinéma marginal brésilien et, depuis, réaffirme sans cesse son choix pour les marges et les marginaux, les histoires périphériques et d’errance. Au tournant des années 1970/1980, la recherche du « regard de l’autre », selon une expression utilisée par Tonacci lui-même, engendre des expériences de cinéma ethnographique (vues notamment dans les films Conversas no Maranhão [1977] et Os arara). Quand Sidney Possuelo raconte à Tonacci l’histoire de Carapiru, en 1993, son cinéma raconte l’histoire des indiens depuis déjà bien longtemps, suffisamment longtemps, d’ailleurs, pour qu’il se soit rendu compte que sa quête du regard de l’autre était utopique, fantaisiste[1]. Le tournage ne commencera qu’une dizaine d’années plus tard, en 2002, après différentes versions du projet et du scénario. Quant au tournage, il s’étale sur quatre ans et connaît toutes sortes de difficultés. Aloysio Raulino est l’unique chef opérateur, y compris pour les passages du 35mm aux cassettes DV.

Dans Serras da Desordem, le choix d’alterner au montage les différentes textures d’images rend visibles les traces des différentes étapes vécues et par Carapiru, et par le film. Prenons l’exemple du montage d’images d’archives qui clôt la séquence d’ouverture. C’est à travers cette compilation que le cinéaste rend compte du passage du temps, et pas seulement depuis la perspective de Carapiru, dont on voit quelques plans d’errance entremêlés aux différents extraits. Avec les images d’archives, on voit aussi les dernières années de la dictature militaire (1964-1985) et le « miracle économique », période de croissance et d’industrialisation. Ces images montrent donc l’inauguration de barrages et la mise en fonctionnement de nouvelles usines hydro-électriques, l’exploitation minière dans la Serra Pelada, l’ouverture de l’autoroute « Transamazonienne », les premiers rassemblements d’ouvriers réunis par un certain leader syndical nommé Lula, etc. Dans cet ensemble reviennent de temps à autre des plans d’un train qui traverse la forêt à grande vitesse, rappelant la contemporanéité de ces deux machines modernes, le train et le cinéma. Comme le dit Ismail Xavier, « s’il s’agissait du train de Turksib (1927) du russe Turin, ou de l’Iron horse du western, nous aurions le caractère épique d’une histoire universelle en marche, en train d’annoncer l’arrivée de jours meilleurs, alors que la nature et la communication sont maîtrisées. Ici [dans Serras da Desordem], c’est la violence qui est mise en relief, l’hystérie de cette cadence régulière qui présente dans nombre de films dans l’histoire du cinéma, depuis les Lumière »[2].

J’ai évoqué plus haut que le tournage de Carapiru arrive dans le parcours de Tonacci à un moment post-utopique, pour ainsi dire. Au lieu de chercher « le regard de l’autre », le cinéaste construit maintenant un personnage opaque. Face à la caméra, il maintient son mystère, ne se dévoilant jamais complètement. L’Awa-Guajá ne parle pas portugais, et Tonnacci, quant à lui, ne cherche pas non plus à l’interviewer, ni à traduire ce qu’il dit. Dans la géométrie des regards ainsi créée, le spectateur n’a jamais la certitude de ce que voit Carapiru, de ce qu’il pense. Aucune possibilité de transparence, et ceci malgré les séquences en flashback, dépourvues de tout didactisme. Tonacci investit au contraire dans le dévoilement du dispositif cinématographique. Le cinéaste se laisse voir de face derrière sa caméra, premièrement dans un plan très court, au sein du montage d’archives hétérogènes du début du film, et plus nettement vers la fin. Plutôt que de voir avec les yeux de l’autre, il fallait assumer un conflit entre la caméra de l’homme blanc et le corps de l’indien, filmé mais insaisissable. Dans ce contexte, l’image du petit indien qui lance un regard vers la caméra et lui pointe sa flèche est emblématique. C’est cette image qui conduit à la mise-en-abyme du dispositif de tournage de la séquence d’ouverture : nous voyons Carapiru se déshabiller, prendre ses flèches, s’éloigner du village et entrer dans la forêt. Là, on retrouve le grand corps blanc de Tonacci. Il dirige Carapiru, qui doit exécuter les mouvements vus au début du film.

Ce n’est pas un hasard si les plans subjectifs les plus marquants de Serras da Desordem ne sont pas raccordés au regard d’humains, mais à des êtres « inanimés » — le feu, la terre, l’arbre. En réalité, Tonacci met en scène une espèce particulière d’animisme, se reliant à la radicalité du perspectivisme tupinambá qui se base, selon les propositions de Viveiros de Castro, dans l’existence d’une humanité commune aux hommes, aux plantes et aux animaux. La possibilité de voir et d’être vu avec les yeux de l’autre ne se limiterait donc pas aux seuls « humains », mais s’étendrait aux autres êtres de la nature. Il ne s’agit pas d’emprunter les yeux d’autrui pour voir les choses différemment, mais d’affirmer une humanité commune à tous. Dans ce sens, l’identification du cinéaste à l’indien est remarquable. Je cite une fois de plus Ismail Xavier : « Tonacci rend compte de la métaphore que le mouvement de Serras da Desordem offre pour son propre parcours qui, entre 1970 et 2000, s’est caractérisé par une condition de marginalité et de nomadisme. S’il a réussi à élaborer un long travail de création audiovisuel dans les zones de frontière et dans l’établissement d’un dialogue entre cultures indigènes, cette création est restée en dehors de la vue, à l’ombre des circuits d’exhibition et du débat critique »[3].

 Serras da Desordem reste un film peu vu au Brésil, mais il est vrai que la critique brésilienne tente de corriger son omission initiale. Une rétrospective du travail de Tonacci a eu lieu cette année à la Cinémathèque brésilienne, et depuis quelque temps des festivals lui rendent hommage. Différentes publications ont été consacrées au film et à Tonacci récemment[4]. À Paris, le film n’avait jamais été vu publiquement avant mars 2010, lorsque j’ai eu l’honneur de présenter une séance au Cinéma des Ursulines, à l’invitation d’Elisabete Fernandes, dans le cadre des Rendez-vous mensuels du cinéma lusophone. Andrea Tonacci m’avait gentiment cédé la seule copie 35mm « internationale » du film, tirée avec des sous-titres en anglais. Les bobines sont arrivées à Paris par coursier depuis Rome, où elles étaient depuis quelques années stockées dans le garage d’un cousin du cinéaste. Après la projection, à la demande de Tonacci, nous avons déposé les bobines dans les réserves de la Cinémathèque française, qui ne l’avait jamais programmé jusqu’à présent. L’unique séance de ce film monumental dans le cadre de la rétrospective actuelle ne répare pas ces années d’invisibilité. Il faudra encore réaliser une rétrospective intégrale de l’œuvre de ce cinéaste marginal, comprenant des titres moins évidents de sa filmographie. Mais c’est déjà un début.

(Projection 35 mm, N&B et couleur, 135 min)

 

par Lucia Ramos Monteiro

 

 

[1] À ce sujet, voir notamment Andrea Tonacci, « Cinema marginal », dans Eugênio Puppo (org.), Cinema marginal e suas fronteiras, São Paulo, Heco Produções et Centro Cultural Banco do Brasil, 2004, pp. 126-128.

[2] Ismail Xavier, « As artimanhas do fogo, para além do encanto e do mistério », dans Daniel Caetano (org.), Serras da Desordem, Rio de Janeiro, Azougue Editorial, 2008, p. 13.

[3] Ismail Xavier, ibid., p. 22.

[4] Citons notamment le livre organisé par Daniel Caetano (Daniel Caetano [org.], Serras da Desordem, Rio de Janeiro, Azougue Editorial, 2008) et le dossier consacré au réalisateur par la revue Devires (« Tonacci », Devires – cinema e humanidades, Universidade Federal de Minas Gerais, v. 9, nº 2, 2012).

 

Brasil !, épisode 1 : Iracema, uma transamazônica, « une leçon de cinéma-direct qui vient d’Amazonie »

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Réalisé au Brésil en 1974, pendant le régime militaire (1964-1985), Iracema, uma transamazônica met en scène l’idéologie progressiste et patriotique, l’illusion du « miracle économique » et le symbole premier du « Plan d’Intégration National» lancé par le gouvernement de l’époque : la grandiose et inachevée autoroute « transamazônica ». Dans ce geste de produire des images dotées d’un regard critique, ironique et contestataire dans une zone déclarée « de Sécurité Nationale », les coréalisateurs Jorge Bodanzky et Orlando Senna définissent une attitude du cinéma qui refuse les limites imposées par le régime militaire et qui démonte les gloires politiques diffusées par l’information officielle.

Iracema élabore une dialectique entre le reportage et la fiction, la vie et la mise en scène, dont la puissance formelle le singularise dans le paysage du cinéma brésilien de l’époque. Le récit du film raconte l’errance d’Iracema (anagramme d’América), jeune fille aux origines indiennes d’une communauté vivant au bord du fleuve, qui quitte sa famille pour tenter sa chance à la ville de Belém. Quelques scènes après son arrivée dans la grande ville, elle se laisse entraîner dans la prostitution. Motivée par le désir de « courir le monde », Iracema (interprétée par Edna de Cassia, jeune fille non-actrice vivant à Belém) part sur la route « transamazônica » aux côtés de Tião Brasil Grande (interprété par un important acteur du cinéma brésilien, Paulo César Pereio), camionneur qui fait siens les slogans progressistes/patriotiques de la propagande nationale. En parcourant les routes de l’« infrastructure de la conquête », à travers des rencontres avec des habitants et des paysages de l’Amazonie, le film atteint un peu plus de vérité sur la réalité de l’euphorique « miracle économique » brésilien : la prostitution, la déforestation, l’exploitation forcenée, l’esclavage, la misère, la façon dont l’autoroute bouleverse et transforme la vie des peuples indiens, le problème de distribution des propriétés de terre…

S’il faut chercher une filiation pour les coréalisateurs, elle se trouve notamment chez certains cinéastes qui revendiquent un cinéma où « le réel n’est plus représenté, mais visé » (comme l’affirme Deleuze). Du côté de Jean Rouch, avec la croyance en l’imprévu, la non-progression dramatique, l’« ethnologie buissonnière». Et chez Cassavetes, avec la liberté et l’émanation des acteurs/personnages. Jorge Bodanzky (coréalisateur et cameraman) a fait sa formation cinématographique à l’Université de Brasília et en Allemagne, à l’atelier « Film Gestaltung » à Ulm, coordonné par le cinéaste et professeur Alexander Kluge. Orlando Senna, quant à lui, identifie comme son « école de cinéma » le mythique atelier d’introduction aux techniques du cinéma direct organisé par l’UNESCO au Brésil en 1962[1].

Leur film apparaît ainsi comme un « fils-tardif » du Direct. Pour mieux décrire ce caractère, je cite l’extrait d’un article paru dans un quotidien local au moment du tournage du film :

En utilisant pour la première fois au Brésil la technique cinématographique européenne la plus sophistiquée, la société de production Stopfilm de São Paulo tourne à Belém le long-métrage « Iracema ». Il s’agit d’une fiction-documentaire en couleur, un registre objectif de l’Amazonie actuelle. (…) Puisque le film tente de capter directement et impartialement la réalité, « Iracema » utilise peu d’acteurs professionnels (…). L’équipe de Stopfilm n’a embauché que des techniciens absolument nécessaires à la réalisation d’un film où l’agilité et la mobilité sont primordiales. (…) Un « cinéma total » où tout le monde est disponible, où tous s’entraident, où il n’existe pas la raide hiérarchie du vieux cinéma. (….) Les dialogues sont quasiment tous improvisés et les acteurs ont toute la liberté de composer leurs personnages, s’impliquant directement dans le processus de conception ouvert et créatif de l’œuvre[2].

La « technique cinématographique européenne la plus sophistiquée» était en fait la caméra légère Éclair AGL, un zoom Angénieux 12-120, un Nagra, le kit d’éclairage Lowel et la pellicule 16mm Kodak 7247. Selon Bodanzky, la configuration de tournage d’Iracema ne favorisait pas une division rigide des fonctions dans l’équipe : « Il y avait surtout une union autour d’une aventure et d’une responsabilité commune à tous[3] ». La manière très libre de réaliser le film a été retenue par l’équipe comme une aventure collective : un mois de voyage, 15 jours en ville et 15 jours dans un Volkswagen Combi, en parcourant les routes et les bordels aux alentours de la « transamazônica ».

En réalité, l’aventure du film a commencé lors de la conceptualisation de son projet. Après avoir réalisé un reportage photographique portant sur la route en construction de Belém à Brasília, Bodanzky eut l’idée de réaliser un film sur la route « transamazônica ». La possibilité d’obtenir le soutien de production de la chaîne allemande ZDF, a motivé Bodanzky, Senna, Wolf Gauer (producteur allemand) à partir en voyage de repérage en Amazonie. Munis de cahiers de notes, d’appareils photographiques, d’une camera super 8 et d’un enregistreur de voix, l’objectif était de faire une enquête approfondie du territoire et de la population qu’ils avaient l’intention de filmer. Ils envisageaient de regarder leur objet en face et de ne penser qu’avec lui. Orlando Senna en témoigne:

On devait trouver le film et on est parti à la chasse. (…) Un voyage super long, on s’arrêtait tout le temps, on parlait avec beaucoup de gens, une enquête minutieuse. J’ai été tout le temps avec un petit enregistreur de voix dans ma poche, j’ai enregistré des dizaines de cassettes, une centaine de conversations.

Cette démarche consistant à concevoir la conceptualisation du scénario comme une enquête socio-politique attache ce premier acte de création lui-même à un procédé d’étude et d’interrogation de la réalité. Le scénario créé par Senna constitue une structure narrative composée par une succession de situations fondées sur les observations, conversations et expériences vécues lors du repérage. Pourtant, ce « plan de tournage » a été ouvert aux aléas, aux interactions entre les acteurs et la population locale, aux explorations de l’ambivalence personne/personnage chez la jeune non-actrice et aux situations provoquées par la caméra. Le film se construit ainsi à partir de plusieurs formes de représentation ancrées dans le vécu : des situations « reconstituées », des situations improvisées, des événements documentés, des conversations entretenues par Tião Brasil Grande/Pereio avec la population locale.

Le film s’ouvre sur une vue depuis l’intérieur d’un petit bateau qui avance parmi les arbres, accompagnée du son du moteur d’un bateau. Dans cette image sublime du paysage amazonien, on découvre un homme indiquant avec le bras le trajet du bateau et deux femmes assises sur le plancher en train de cuisiner. La famille s’arrête le long du trajet pour la vente de « l’açaí » – fruit local -, l’un des moyens de subsistance des ribeirinhos (communauté vivant au bord du fleuve). La vente est montrée dans son processus : depuis le chargement du bateau, le nettoyage du fruit et jusqu’à l’échange dans un petit magasin situé également au bord du fleuve. Le trajet reprend, ils déjeunent dans le bateau, ils se baignent et jouent dans le fleuve, ils écoutent la radio et regardent la vue de la ville qui s’approche jusqu’à l’arrivée du bateau au port. Cette séquence d’environ dix minutes met en scène une famille de vrais natifs constituée pour le film. Ceux-ci se mettent en scène pour représenter une situation faisant partie de leur quotidien : leur trajet du village au bord du fleuve jusqu’à la ville de Belém. L’image dégage l’allure de l’instantané (gestes et regards sensiblement pris à l’insu) et aussi l’expression d’une situation vécue jouée pour la caméra, ou plutôt, mise en scène par les « acteurs de leur propre vie ». Mise en scène et prise sur le vif forment un ensemble significatif où ces deux manières de transposition du réel dégagent un « air de vérité » à l’événement montré. Dans certains plans, on peut saisir une chorégraphie fluide de mouvements (entre caméra et sujets filmés) révélant que le déroulement de l’action reste étroitement soumis aux exigences techniques du tournage. La priorité du plan-séquence en caméra portée, le grand angle, l’utilisation du zoom pour serrer le visage et capter des gestes, le son direct, annoncent, d’ores et déjà, une esthétique, une attitude et une façon de concevoir les images qui incarnent un génie documentaire – voire anthropologique.

À l’exemple de cette séquence d’ouverture, Iracema est riche en situations où Bodanzky, caméra à la main, saisit sur le vif à la fois des choses faites pour la caméra, et aussi des gestes/événements qui se produisent indépendamment de la réalisation du film. La position de Bodanzky en tant que film maker change régulièrement, c’est à dire que le rôle joué par sa caméra n’est pas toujours le même. Si dans certaines scènes sa posture se rapproche plutôt d’une méthode à la Leacock où l’intention est d’observer sans intervenir, dans la plupart de situations sa caméra incarne plutôt le rôle de « catalyseur » qui participe à l’action. Il y a aussi des situations (comme celle du Círio de Nazaré) où Bodanzky incarne le rôle de reporter en action, de sorte que ses prises de vue se transforment en un « nobody’s shot ». Ce « mode de l’objectivité » se retrouve aussi dans un plan-séquence qui montre un vaste incendie au bord de l’autoroute. Dans Iracema, ce plan, qui a été par la suite repris dans plusieurs reportages télévisés en Europe, est articulé à un plan de la jeune fille Iracema en train d’observer le paysage par la fenêtre du camion en mouvement. Comme dans d’autres situations du film, la mise en scène documentaire et le récit fictionnel s’entrecroisent et se nourrissent. En effet, l’initiative de tout simplement montrer la réalité ne suffisait pas aux coréalisateurs, ils voulaient également interférer avec cette réalité.

Cette interférence avec la réalité a été beaucoup appréciée par la critique européenne de l’époque. En France, les critiques saluent la démythification du progrès brésilien, ainsi que l’abandon du « délire baroque »[4] et de la « symbolique luxuriante héritée de la mythologie populaire du Nord-Est »[5] proposés par le Cinéma Novo. Diffusé pour la première fois à la télévision allemande en 1975 (dans l’émission Kleine Fernsehspiel), présenté à la Semaine de la critique du Festival de Cannes en 1976, sorti en salle à Paris seulement en 1979, Iracema reste censuré au Brésil jusqu’en 1980. Le film a fait l’objet de nombreuses projections clandestines jusqu’à la mémorable avant-première au Festival de Brasília.

La dernière projection de la copie 16mm déposée à la Cinémathèque Française après le Festival de Cannes a eu lieu en 1983, programmée par Jean Rouch dans le cadre d’une rétrospective Jorge Bodanzky dont le titre du texte de présentation a été repris pour intituler cette note sur le film : « Une leçon de cinéma-direct qui vient d’Amazonie ». De nos jours, le film demeure une belle leçon de cinéma-direct, et il est aussi devenu une importante leçon d’histoire du Brésil, notamment en ce qui concerne les années 70. Iracema représente aujourd’hui l’un des documents audiovisuels les plus significatifs de cette période et de sa politique du développement. Face aux grands projets du Brésil actuel, nous ne devrions jamais oublier les rencontres réelles et imaginaires d’Iracema et Tião dans l’enfer sinistre de la route transamazonica[6]

 (1974, projection en 16mm, couleur, 90min )

                                                                                                 

                                                                                                    par Naara Fontinele

[1] On précise que lors de la réalisation du film, Jorge Bodanzky avait désormais une vaste expérience de chef-opérateur, acquise notamment en tant que cameraman de documentaires et de films du Cinema Marginal (Hittler III Mundo, 1970, qui fait aussi partie de la rétrospective BRASIL !). Le coréalisateur Orlando Senna (coréalisateur et scénariste) avait derrière lui une expérience de dramaturge, journaliste et scénariste.

[2] Dans « O Liberal » du 12 Octobre 1974. Cet article a fait partie du fonds d’archives du théoricien et historien du cinéma brésilien Jean-Claude Bernardet à la Cinémathèque Brésilienne.

[3] MATOS, Carlos Alberto, Jorge Bodanzky, O homem com a câmera, São Paulo, Imprensa Oficial, Coleção Aplausos, 2006, p. 149.

[4] Jean de Baroncelli, Le monde, 20 octobre 1979. “Depuis le Cinema Novo, la plupart des films qui nous venaient du Brésil étaient des délires baroques, fortement marquées par le souvenir de Glauber Rocha et de ses amis. Avec Iracema, une page est tournée”.

[5] Michel Pérez, Le Matin, 20 octobre 1979. “Iracema a ceci d’original qu’il ne réclame pas de l’éclatement baroque proposé par le Cinema Novo, qu’il n’opère aucune plongée dans le passé historique brésilien et qu’il laisse délibérément de côté la symbolique luxuriante héritée de la mythologie populaire du Nord-Est pour aller droit au cœur de la réalité contemporaine.”.

[6] Formule reprise de Jean Rouch à propos d’Iracema dans le texte d’introduction du cycle “Jorge Bodanzky – cinéaste brésilien” à la Cinémathèque Française: “Nous n’oublierons jamais les amours réels ou imaginaires d’Iracema, la petite prostituée indienne, et d’un chauffeur de camion dans l’enfer sinistre de la route transamazonienne…”.